Septante

Accueil Général Mathématiques Remonter Septante Octante et huitante Nonante Milliasse Grands Nombres

 
    
 

Septante

Septante (synonyme de soixante-dix) est employé en Belgique et en Suisse romande de façon officielle ainsi que dans l'éducation. Il est courant également au Val d'Aoste, au Zaïre et au Rwanda. Il serait également utilisé en Acadie, mais plus rarement.

En France, il a disparut dès le XVe s. pour devenir soixante-dix. On l'utilise encore dans le français régional de l'Est de la France avec une fréquence variant suivant les régions, mais jamais dans l'usage scolaire. En France, le mot 'septante' n'est plus connu que pour nommer la traduction grecque de la Bible dites des "Septante", car écrite par septante - pardon... soixante-dix - traducteurs. (Septuaginta. Id est Vetus Testamentum graece iuxta LXX interpretes).

Un peu de lecture, lisez en particulier les articles très intéressants sur l'histoire des Septante et de la Vulgate extraits de l'encyclopédie de Diderot et D'Alembert. (En français de l'époque)

Pour ceux qui sont intéressés par le texte des Septante ou de la Vulgate, ces textes sont toujours édités et réédités.

  •  Septante.
    • Septuginta. Id est Vetus Testamentum Graece iuxta LXX interpretes edidit Alfred Rahlfs. Deutsche Bibelgesellschaft. ISBN 3-348-05121-4.
    • The Septuagint with Apocrypha: Greek and English. Sir Lancelot C.L. Brenton. Hendrickson Publishers. ISBN 0-913573-44-2.
  •  Vulgate.
    • Biblia sacra iuxta vulgatam versionem. Deutsche Bibelgesellschaft. ISBN 3-438-05309-9. Ancien et Nouveau Testament.
  •  Versions hébraïques.
    • Biblia Hebraica Stuttgartensia. Deutsche Bibelgesellschaft. ISBN 3-348-05219-9.
  •  Sans oublier les textes du Nouveau Testament de Nestle-Aland.
    • Novum Testamentum Graece et Latine. Eberhard Nestle, Erwin Nestle et Kurt Aland. United Bible Societes London.
    • Novum Testamentum Graece. Eberhard Nestle, Erwin Nestle et Kurt Aland. Deutsche Bibelgesellschaft. ISBN 3-438-05100-1.
    • Biblia Sacra Utriusque Testamenti. Editio Hebraica et Graeca. Eberhard Nestle,  Erwin Nestle, Barbara Aland et Kurt Aland. Deutsche Bibelgesellschaft. ISBN 3-438-05250-4

     

Définitions venant de divers dictionnaires.

N.B.: Il faut noter qu'avant 1950 tous les dictionnaires étaient purement franco-français, les variantes belges, suisses, canadiennes, voire même françaises hors Paris étaient totalement ignorées.


Petit Larousse illustré (1922)

Septante. adj. num. Soixante-dix. (Vx) Version des Septante, V. Septante. Part. hist.

Septante (version des Septante), nom donné à la traduction grecque de l'Ancien Testament, faite par soixante-douze Juifs d'Égypte et par ordre de Ptolémée Philadelphe. C'est la plus ancienne et la plus célèbre de toutes (283 ou 282 av. J.-C.).

Larousse élémentaire illustré (1932)

Septante. adj. num. Soixante et dix. (Vieux.) Versions des Septante, traduction en grec du texte de l'Ancien Testament par 72 savants.

Septante (version des), traduction grecque de l'Ancien Testament, faite par soixante-douze Juifs d'Égypte sur l'ordre de Ptolémée Philadelphe. (283 av. J.-C.).

Petit Larousse en couleurs (1980)

Septante. adj. num. Soixante-dix. (En Suisse et en Belgique.)

Septante. (version des), la plus ancienne des versions grecques de l'Ancien Testament, faite entre 250 et 130 av. J.-C. pour les Juifs du monde grec; elle fut utilisée par l'Église chrétienne ancienne.


Le Petit Robert (1996)

Septante. adj. numér. inv. et n. inv. - v. 1265 ; setante v. 1120 ; lat. pop. oseptanta, class. septuaginta. VX ou RÉGION. (Belgique, Suisse, est de la France, Acadie) Soixante-dix. - Adj. numér. ord. SEPTANTIÈME.


Dictionnaire de l'Académie française (1694 - 1935)

SEPTANTE. adj. numeral de t. g. Nombre composé de sept dixaines. Il n'a guere d'usage que dans les supputations d'Arithmetique.

On dit, Les septante Interpretes du vieux Testament, ou absolument, Les septante. la version des septante.

Ndle : extrait de l'article : SEPT

Édition 1694

 

SEPTANTE. adjectif numeral de tout genre. (le P se prononce.) Soixante & dix. Nombre composé de sept dixaines. Il n'a guere d'usage que dans les operations d'arithmetique.

On dit, Les septante Interpretes, ou absolument, Les Septante, pour dire, Ceux qui par ordre de Ptolemée Philadelphe Roy d'Egypte traduisirent les Livres de Moyse d'Hebreu en Grec. La version des Septante. la traduction des Septante.

Édition 1718

 

SEPTANTE. adjectif numéral de tout genre. Soixante & dix, nombre composé de sept dixaines. Il n'est guère d'usage que dans les opérations d'Arithmétique.

On dit absolument, Les Septante, pour dire, Les soixante & dix Interprètes, qui par ordre de Ptolémée Philadelphe Roi d'Egypte, traduisirent les Livres de l'Ancien Testament, d'Hébreu en Grec. La version des Septante. La traduction des Septante.

Édition 1740

 

SEPTANTE. adj. numéral de t. g. Soixante & dix, nombre composé de sept dixaines. Il n'est guère d'usage.

On dit absolument, Les Septante, pour dire, Les soixante & dix Interprètes qui, suivant l'opinion commune, par ordre de Ptolémée Philadelphe Roi d'Égypte, traduisirent les Livres de l'Ancien Testament d'Hébreu en Grec. La version des Septante. La traduction des Septante.

Édition 1762

 

SEPTANTE. adj. numéral des 2 g. Soixante et dix, nombre composé de sept dixaines.

On dit absolument, Les Septante, pour dire, Les soixante et dix Interprètes qui, suivant l'opinion commune, par ordre de Ptolémée Philadelphe, Roi d'Égypte, traduisirent les Livres de l'Ancien Testament d'Hébreu en Grec. La version des Septante. La traduction des Septante.

Édition 1798

 

SEPTANTE. adj. numéral des deux genres. Soixante et dix, nombre composé de sept dizaines. Il est vieux.

Subst. et absol., Les Septante, Les soixante et dix interprètes qui, suivant l'opinion commune, traduisirent d'hébreu en grec, par ordre de Ptolémée Philadelphe, roi d'Égypte, les livres de l'Ancien Testament. La version des Septante. La traduction des Septante.

Édition 1835

 

SEPTANTE. adj. numéral des deux genres. Soixante et dix, nombre composé de sept dizaines. Il est vieux.

Subst. et absol., Les Septante, Les soixante et dix interprètes qui, suivant l'opinion commune, traduisirent d'hébreu en grec, par ordre de Ptolémée Philadelphe, roi d'Égypte, les livres de l'Ancien Testament. La version des Septante. La traduction des Septante.

Édition 1878

 

SEPTANTE. adj. numéral cardinal des deux genres. Soixante plus dix. Il est vieux.

Substantivement et absolument, Les Septante, Les soixante-dix interprètes qui, suivant l'opinion commune, traduisirent d'hébreu en grec, par ordre de Ptolémée Philadelphe, roi d'Égypte, les livres de l'Ancien Testament. La version des Septante. La traduction des Septante.

Édition 1932-1935

 


Émile Littré ("Dictionnaire de la langue française" XIXe s.)

SEPTANTE (sè-ptan-t'), adj. num.
1° Soixante et dix (il a vieilli). Je ne vous dis pas jusqu'à sept fois, mais jusqu'à septante fois sept fois, SACI, Bible, Évang. St Math. XVIII, 22. Quatre mille trois cent septante-neuf livres douze sous huit deniers à votre marchand, MOL. Bourg. III, 4. Ces septante fameuses semaines où les temps du Christ et la destinée du peuple juif sont expliqués, BOSSUET Hist. I, 7. Il [M. de Villars] vient quelquefois dîner à Ferney ; mais, tant que j'aurai mes neiges, je n'irai point chez lui.... observez qu'il n'a que soixante ans, et que j'en ai bientôt septante, quoi qu'on die, VOLT. Lett. d'Argental, 5 janv. 1763.
2° Les septante interprètes, ou, absolument, les Septante (avec une majuscule), les soixante-dix interprètes qui traduisirent d'hébreu en grec les livres de l'Ancien Testament sous Ptolémée Philadelphe, roi d'Égypte. Sous son fils Ptolémée Philadelphe, leurs écritures [des Juifs] furent tournées en grec, et on vit paraître cette célèbre version appelée la version des Septante, BOSSUET Hist. I, 8.
Chronologie des Septante, calcul qui donne au monde 1466 ans de plus que le texte biblique.
3° S. f. La Septante, la version, la traduction des Septante.

REMARQUE
.
Septante, quoique bien préférable à soixante-dix, puisqu'il est dans l'analogie de quarante, cinquante, soixante, n'est guère usité que par des personnes appartenant au midi de la France. Il serait à désirer qu'il revînt dans l'usage et chassât soixante-dix.

HISTORIQUE.

XVe s. Les mestiers qui sont septante et deux, COMM. II, 4.

ÉTYMOLOGIE.

Provenç. et espagn. setenta ; catal. setanta ; ital. settanta ; du lat. septuaginta, dérivé de septem, sept.


Thomas Corneille ("Dictionnaire des arts et des sciences" - 1694)

SEPTANTE. adj. numeral. Nombre composé de sept dixaines. Quoy que ce nombre ne fasse que soixante & dix, on ne laisse pas d'appeller la traduction que les soixante & douze Interpretes qu'employa Ptolomée Philadelphe, Fils de Lagus Roy d'Egypte, firent en Grec de l'ancien Testament Hebreu, trois cens ans avant la naissance de Jesus-Christ, La version des Septante. Ce fut Eleazar souverain Pontife, qui luy envoya ces soixante & douze Traducteurs, & il choisit pour cela dans chaque tribu du Peuple Juif, six des plus sçavans en Hebreu & en Grec. Saint Justin Martyr, saint Clement & saint Irenée asseurent qu'ils furent enfermez chacun dans une chambre particuliere, par ordre de Ptolomée, pour voir quel rapport il y auroit entre un si grand nombre de Traductions faites separément, & qu'elles se trouverent toutes conformes, mais quoy que saint Justin ajouste qu'il avoit veu à Alexandrie l'endroit & les ruines de l'édifice où estoient toutes ces chambres, saint Augustin doute que cela soit vray. S. Jerôme croit que les Septante n'ont traduit que les cinq Livres de Moyse, & la pluspart des anciens Peres ont creu qu'ils avoient traduit aussi tous les Livres du vieux Testament. Il est certain que cette traduction est tres-ancienne, & que les Juifs n'en ont point eu d'autres avant Jesus-Christ ; aussi a-t-elle eu toûjours beaucoup d'autorité dans l'Eglise.
On appelle Les septante semaines de Daniel, Un nombre de soixante & dix fois sept ans, qui font quatre cens quatre-vingt-dix années. C'est un nombre mysterieux que l'Ange Gabriël revela au Prophete Daniel, pour marquer le temps de la naissance de Jesus-Christ & de sa mort. Les termes de la revelation qui sont, Et in medio hebdomadis deficiet hostia & sacrificium, marquent que le Messie devoit mourir au milieu de la soixante & dixiéme semaine, auquel temps cesseroient l'hostie & le sacrifice, c'est à dire, que les victimes ne seroient plus immolées suivant la Loy, & que les anciens sacrifices finiroient par l'oblation de celuy dont ils estoient les figures.


Antoine Furetière ("Dictionnaire Universel" XVIIe s.)

SEPTANTE. s. m. Nombre composé de sept dizaines, ainsi marqué, LXX. ou 70. Ce mot est devenu fameux par la Version de la Bible faite par les Septante Interpretes suivant le commandement de Ptolomée, & qui se trouverent tous conformes, quoy qu'ils eussent travaillé separément.


Féraud Grammatical ("Dictionnaire grammatical portatif de la langue française" XVIIIe s.)

SEPTANTE. sub. m. pl. Prononcez Séptante. Ce mot n'est d'usage qu'en parlant des Traducteurs de l'ancien Testament en grec. Hors de-là, il faut dire soixante & dix.


Dictionnaire de La Curne de Sainte-Palaye. ("Dictionnaire historique de l'ancien langage François ou Glossaire de la langue Françoise depuis son origine jusqu'au siècle de Louis XIV - XVIIIe s.)

Septante. [Soixante et dix : " Les mestiers qui sont septante et deux. " (Commines, II, p. 4.)]


Dictionnaire de Jean Nicot (1606). "Le thresor de la langue francoyse tant ancienne que moderne auquel entre autres choses sont les mots propres de Marine, de venerie et de faulconnerie"

Septante
Septante, ou soixante & dix, Septuaginta.
Septante fois, Septuagies.
L'an septantiéme, Septuagesimus annus.


Pierre Richelet. ("Dictionnaire français contenant les mots et les choses" - 1680)

SEPTANTE

Septante. Nom de nombre indéclinable qui ne se dit qu'en parlant de la traduction de septante, Le p se prononce dans le mot de septante. Si on ne parle des septante interpretes, on dit soixante & dix. [Il y a là soixante & dix livres & jamais il y a là septante livres.]


"Dictionnaire Universel François & latin vulgairement appelé de Trévoux" (1743-1752)

SEPTANTE. s. m. Nombre composé de sept dixaines, ainsi marqué, LXX. ou 70. Septuaginta. Ce mot est fameux par la version de la Bible faite par les Septante Interprètes en exécution de l'ordre de Ptolomée Philadelphe. S. Jérôme a cru qu'ils n'ont traduit que les cinq livres de Moïse. Toute l'Antiquité, jusqu'à Saint Jérôme, a cru que les Septante étoient des Prophêtes, & non pas de simples Interprètes ; ce qui n'avoit d'autre fondement que l'Histoire fabuleuse d'Aristée sur la version des Septante. Aristée prétend que le Grand-Sacrificateur Eléazar avoit choisi six Docteurs de chaque Tribu : ce qui feroit le nombre de 72. On appelle Chronologie des Septante, un calcul des années du monde fort différent de celui du texte Hébreu, & de la Vulgate. Ils donnent au monde 1466. années plus que le texte Hébreu. Baronius a préferé la supputation des Septante. Isaac Vossius en a fait l'apologie. Le P. Pezron Bernardin, & le P. Le Quien Dominicain, ont écrit amplement sur cette matière. Le P. le Quien pour defendre la chronologie du texte Hébreu, & de la Vulgate, & le P. Pezron pour soutenir celle des Septante. On dit encore les septante semaines de Daniel : ce sont des semaines d'années, qui marquoient le temps de l'avénement du Messie. Hors ces deux cas on ne se sert point du mot septante. Il n'y a que les étrangers qui disent septante, au lieu de soixante & dix.


Encyclopédie de Diderot et d'Alembert ("ENCYCLOPÉDIE, OU DICTIONNAIRE RAISONNÉ DES SCIENCES, DES ARTS ET DES MÉTIERS, PAR UNE SOCIETÉ DE GENS DE LETTRES." - 1751)

  SEPTANTE, (Arithmétiq.) nombre pair, composé de soixante & dix, ou de sept dixaines, ou de cinq fois quatorze, ou de quatorze fois cinq, ou de dix fois sept ; ainsi que sept soit multiplié par dix, ou que dix le soit par sept, ou quatorze par cinq, ou cinq par quatorze, le produit sera toujours septante. On dit plus ordinairement soixante-&-dix ; septante, ou soixante-&-dix, en chiffre commun ou arabe, s'écrit de cette maniere, 70 ; en chiffre romain de cette sorte, LXX ; & en chiffre françois, Ixx. Le Gendre. (D. J.)

  SEPTANTE, version des (Critiq. sacrée) traduction grecque des livres de Moïse, dont les Juifs n'entendoient plus la langue originale ; comme cette version fut faite à l'usage des Synagogues d'Egypte, qu'elle est la premiere & la plus célebre de toutes, il importe d'en discourir avec l'étendue qu'elle mérite.

Le livre le plus ancien qui en parle, porte le nom d'Aristée, & est parvenu jusqu'à nous. Le dessein de cet ouvrage est uniquement d'en donner l'histoire, & dans cet événement, l'auteur Aristée y est qualifié d'officier aux gardes de Ptolémée Philadelphe. Voici un court extrait de sa relation.

Ptolémée Philadelphe, roi d'Egypte, ayant fort à coeur la belle bibliotheque qu'il formoit à Alexandrie, & qu'il remplissoit de toutes sortes de livres, donna la direction de cette affaire à un illustre athénien, qu'il avoit à sa cour, Démétrius de Phalere, qu'il chargea de lui tirer de tous les endroits du monde, tout ce qu'il pouvoit y avoir de curieux en fait de livres. Démétrius, en s'acquitant de cette commission, apprit que les Juifs avoient un livre qui contenoit les loix de Moïse ; il en avertit le roi : ce prince ayant consenti d'en faire venir une copie de Jérusalem, avec des gens qui le traduisissent en grec, ordonna à Démétrius de lui dresser un mémoire sur cette affaire, & d'en écrire au souverain sacrificateur.

Aristée, l'auteur prétendu de cette histoire des septante interprètes, Sosibius de Tarente, & André, tous trois gens de qualité de la cour de Ptolémée, & amis de la nation juive, prirent cette occasion de demander au roi la grace de ceux de cette nation qui avoient été mis en esclavage par Ptolémée, emmenés en Egypte ; le roi accorda leur demande. Ensuite Démétrius lui remit un mémoire, pour obtenir des juifs le livre de la loi de Moïse, qu'il souhaitoit. Selon le plan de ce mémoire, le roi demandoit à Eléazar, souverain sacrificateur à Jérusalem, le livre de Moïse, & six personnes de chaque tribut pour le traduire en grec.

Aristée & André furent les porteurs de cette lettre, avec des présens immenses qui leur obtinrent toutes sortes d'honneurs à leur arrivée à Jérusalem. Ils revinrent à Alexandrie munis d'une bonne copie de la loi de Moïse écrite en lettres d'or, & accompagnés de six anciens de chaque tribu, c'est-à-dire 72 interprètes, pour la traduire en grec.

Le roi ayant vu ces 72 députés, en fut très-satisfait, leur fit présent de 3 talents à chacun, & les envoya à l'île de Pharos, près d'Alexandrie, pour exécuter commodément leur entreprise. Démétrius les y conduisit par l'Heptastadium qui joignoit cette île au continent, & les logea dans une maison qu'on leur avoit préparée. Ils se mirent aussi-tôt à travailler à leur version ; & quand une période étoit faite, après qu'elle avoit passé dans une conférence générale, Démétrius l'écrivoit. L'ouvrage fut achevé en 72 jours. Il fut lu & approuvé en présence du roi, qui fit encore présent à chaque traducteur de trois habits magnifiques, de deux talens en or, d'une coupe d'or d'un talent, & puis les envoya dans leur pays. Voilà le précis de la relation d'Aristée.

Aristobule, juif d'Alexandrie, & philosophe péripatéticien, est le second qui parle de cette version des septante. Il vivoit vers la CLXXXVIII. année de l'ere des contracts, c'est-à-dire CXXV. ans avant Jesus-Christ ; car on trouve une lettre que lui écrivirent dans ce tems-là les Juifs de Jérusalem & de Judée, comme cela paroît par le II. liv. des Macchabées. On dit que cet Aristobule avoit composé un commentaire sur les cinq livres de Moyse, & qu'il l'avoit dédié au roi Ptolémée Philométor, dont il avoit été précepteur, & c'est-là qu'on prétend qu'il parloit de cette version faite sous la direction de Démétrius de Phalère, par ordre exprès de Ptolémée Philadelphe roi d'Egypte. Ce livre est perdu ; tout ce qui nous en reste sont quelques fragmens qu'en citent Eusèbe & Clément Alexandrin.

Après Aristobule vient Philon, autre juif d'Alexandrie, qui vivoit du tems de Notre-Seigneur ; car peu après sa crucifixion, il fut député par les juifs d'Alexandrie à Caïus César empereur romain. Dans la relation qu'il donne de la version des septante, on trouve les mêmes choses que dans celle d'Aristée : il y brode seulement quelques nouveaux traits, pour en pouvoir conclure que les traducteurs étoient des hommes inspirés par l'esprit de Dieu.

Josephe qui a écrit ses antiquités judaïques vers la fin du premier siecle, s'accorde pareillement avec Aristée ; & ce qu'il en dit, antiq. jud. xij. 2. n'est qu'un abrégé de cet auteur. Seulement dans Josephe le prix de la rédemption des juifs est différent de celui d'Aristée ; car au-lieu qu'Aristée dit vingt drachmes par tête, & la somme totale six cent soixante talens, Josephe met cent vingt drachmes par tête, & fait monter la somme totale à quatre cent soixante talens ; dans tout le reste ils s'accordent ensemble.

Après Josephe, le premier qui parle de la version des septante, & de la maniere dont elle se fit, est Justin martyr, qui vivoit vers le milieu du second siecle, environ cent ans après Philon. Il avoit été à Alexandrie, & s'étoit informé de ce fait aux juifs du pays. Il nous dit ce qu'il avoit appris d'eux, & ce qui étoit reçu constamment parmi eux pour véritable ; & ce qu'il en dit prouve qu'on avoit encore enchéri sur ce que Philon avoit écrit de la conformité miraculeuse des traductions ; on y avoit ajouté des cellules différentes, dont chaque traducteur en avoit une où il étoit renfermé, & où il avoit fait à part sa traduction particuliere de tout l'ouvrage ; & que quand on vint à comparer ces traductions les unes avec les autres, il ne s'y trouva pas un seul mot de différence. Ce bon pere prend tout cela pour argent comptant.

Irénée, Clément Alexandrin, S. Hilaire, S. Augustin, Cyrille de Jérusalem, Philastre de Bresse, & le gros des peres qui ont vécu depuis Justin, ont tous ces cellules, & l'accord merveilleux de toutes les versions. Quelques modernes défendent avec la même chaleur cette histoire, & ne peuvent consentir à laisser tomber un miracle qui confirmeroit si bien la divinité de la sainte-Ecriture contre tous les contredisans. C'est dommage qu'on y oppose des objections sans réplique.

Du tems d'Epiphane, qui fut évêque de Salamine en Chypre l'an 368, des fausses traditions avoient encore corrompu davantage cette histoire ; en effet, la maniere dont il la conte est différente de celle de Justin, aussi-bien que de celle d'Aristée ; & cependant il appelle Aristée à témoin des faits même qu'il rapporte autrement que lui : ce qui prouve que de son tems il y avoit un autre Aristée, & que celui que nous avons aujourd'hui est le même qu'avoient Josephe & Eusèbe.

Après cette relation historique de la version des septante, il faut dire ce que nous pensons sur cette matiere.

I. On ne peut pas douter qu'il ne se soit fait une traduction grecque des livres sacrés hébreux du tems des Ptolémées en Egypte ; nous avons encore cette traduction ; & c'est la même qu'on avoit du tems de Notre-Seigneur, puisque presque tous les passages que les écrivains sacrés du nouveau Testament citent du vieux dans l'original grec, se trouvent mot-à-mot dans cette version. L'on ne peut pas douter non plus, vu la passion qu'ont eu les princes de la race des Ptolémées de remplir leur bibliotheque d'Alexandrie de toutes sortes de livres, passion dont tous les historiens de ce tems-là parlent, on ne peut douter, dis-je, que cette traduction n'y ait été mise dès qu'elle fut faite.

II. Le livre qui porte le nom d'Aristée, qui est le fondement de tout ce qu'on a débité sur la maniere dont se fit cette traduction par les 72 anciens, envoyés exprès de Jérusalem & Alexandrie, du tems de Ptolémée Philadelphe, est une fiction manifeste inventée pour accréditer cette version. Les Juifs, depuis leur retour de la captivité de Babylone jusqu'au tems de Notre-Seigneur, donnoient extrêmement dans les romans de religion, comme cela paroît par leurs livres apocryphes qui se sont conservés jusqu'à nous. Le livre que nous avons encore sous le nom d'Aristée, est un de ces romans écrit par un juif helléniste ; & c'est une chose évidente par plusieurs raisons.

1°. Quoique l'auteur de ce livre se dise payen grec, il parle partout en juif ; & dès qu'il s'agit de Dieu ou de la religion des Juifs, il en parle dans des termes qui ne conviennent qu'à un juif, & fait parler de la même maniere Ptolémée, Démétrius, André, Sozibius, & les autres personnages qu'il introduit sur la scene.

2°. Il fait faire une dépense prodigieuse à Ptolémée pour avoir cette version. Il lui en coute pour racheter les captifs, 660 talens : en vases d'argent envoyés au temple, 70 talens : en vases d'or, 50 : & en pierreries pour ces vases, cinq fois la valeur de l'or ; c'est-à-dire 250 talens : en sacrifices & autres articles pour l'usage du temple, 100 talens. Il fait présent outre cela à chacun des 72 députés, de 3 talens d'argent à leur arrivée, c'est-à-dire en tout, de 216 talens ; & quand il les congédie, de 2 talens d'or à chacun, & d'une coupe d'or du poids d'un talent. Tout cela mis ensemble, donne la somme de 1046 talens d'argent, & 1600 talens d'or, qui réduite en monnoie d'Angleterre, fait 1918537 liv. sterlings 10 schellings, en comptant le talent sur le pié de celui d'Athènes, comme le docteur Bernard en a réglé la valeur. Si on prenoit les talens pour des talens d'Alexandrie, où étoit la scene, ce seroit bien pis encore, car ce seroit le double.

Si l'on ajoute à cette largesse plusieurs autres menus présens qu'Aristée fait faire par ce prince aux députés, outre les fraix de leur voyage & de leur dépense pendant leur séjour en Égypte, il se trouvera que Ptolémée, pour avoir le livre de Moïse en grec, aura dépensé plus de deux millions-sterlings, c'est-à-dire à-peu-près vingt fois autant que la bibliotheque alexandrine pouvoit valoir. Comment imaginer que Ptolémée ait fait cette prodigieuse dépense pour un ouvrage, dont ni lui, ni sa cour ne devoient pas certainement être fort curieux.

3°. Les questions qu'on propose aux 72 députés, & leurs réponses, n'ont pas moins l'air d'un roman. L'envoi des anciens de Jérusalem à Alexandrie pour cette traduction, & qu'on tira six à six de chaque tribu, sont l'invention d'un juif, qui a en vue le sanhédrin, & le nombre des douze tribus d'Israël ; mais il n'y a pas même apparence qu'il y eut alors dans toute la Judée six hommes qui eussent les qualités qu'on leur donne pour cet ouvrage, & qui entendissent assez de grec pour le faire. Ce n'est pas tout ; il falloit également entendre l'hébreu qui étoit la langue de l'original : or l'hébreu alors n'étoit plus leur langue, car depuis le retour de la Chaldée, c'étoit le chaldéen.

4°. Il y a dans le récit d'Aristée plusieurs autres faits qu'on ne sauroit ajuster avec l'histoire de ce tems-là. En particulier, ce Démétrius de Phalere qu'Aristée représente comme le favori de Philadelphe, loin d'être en faveur à la cour de ce prince, avoit encouru sa disgrace, pour avoir voulu détourner son pere de lui mettre la couronne sur la tête ; & d'abord après la mort du pere qui l'avoit protégé, on mit Démétrius en prison où il mourut peu de tems après, comme le dit Diogène de Laërce. Mais ceux qui seront curieux d'approfondir davantage la fable d'Aristée, peuvent lire ce qu'en ont écrit MM. Dupin, Simon, & sur-tout le docteur Hody dans son savant ouvrage de Bibliorum versionibus graec.

III. Aristobule ne mérite pas de nous arrêter longtems, parce que son récit est tiré d'Aristée dont le roman avoit déja la vogue parmi les juifs d'Alexandrie. Ce que le II. liv. des Macchab. j. x. rapporte de cet Aristobule qui étoit précepteur de Ptolémée, l'an 188 de l'ere des contrats, est contre toute apparence. C'étoit Ptolémée Physeon qui régnoit alors ; & l'an 188 de l'ere des contrats est la 21 de son regne, & la 56 après la mort de son pere. Il falloit donc qu'il eût près de soixante ans pour le moins ; & l'on n'a pas de précepteur à cet âge.

On dit encore que cet Aristobule avoit écrit un commentaire sur les cinq livres de Moïse, & qu'il l'avoit dédié à Ptolémée Philometor ; mais tout fait soupçonner que ce commentaire étoit l'ouvrage de quelque juif helléniste, composé long-tems après la date qu'il porte ; & ce qui fortifie ce soupçon, c'est que Clément Alexandrin est le premier qui en parle, & Eusebe le dernier. Cette observation prouve toujours que ce commentaire, quel qu'il fût, n'a pas duré longtems.

IV. Quant à Philon, ses additions à l'histoire d'Aristée sont tirées des traditions reçues de son tems parmi les juifs d'Alexandrie. Le principal & l'accessoire viennent de la même source, c'est-à-dire que l'un & l'autre étoit inventé pour faire valoir la religion judaïque, pour la faire respecter aux étrangers, & attirer à cette version une vénération & une autorité particuliere du commun de leurs propres gens. Quand cela eut une fois passé, il ne fut pas difficile d'introduire la solemnité d'un anniversaire pour en faire la commémoration, telle que Philon l'a vue pratiquer de son tems.

V. Il paroît que la différence du prix de la rançon des Juifs qui se trouve entre Josephe & Aristée, est visiblement une faute, ou de l'auteur ou des copistes ; car la somme totale ne s'accorde pas avec ce qui résulte des sommes particulieres. Le nombre des juifs rachetés, dit Josephe, fut 120 mille, à 20 drachmes par tête, comme Aristée le raconte, c'est justement 400 talens qui est la même somme d'Aristée ; mais Josephe dit que la rançon étoit de 120 drachmes par tête, c'est-à-dire six fois autant, & cependant sa somme totale ne va qu'à 460 talens. Il y a donc erreur dans les nombres ; ou il faut que la rançon soit plus petite, ou il faut que la somme soit plus grosse.

VI. Pour ce qui est de Justin martyr, & des autres peres qui l'ont suivi, ils se sont persuadé trop aisément ce qu'ils souhaitoient qui fût vrai ; car, que soixante & douze personnes renfermées dans des cellules différentes pour faire une traduction de l'Écriture, se rencontrent sans aucune communication à traduire tous mot pour mot de la même maniere, ce seroit un miracle qui prouveroit incontestablement, non-seulement l'autorité de la version, mais la vérité de l'écriture du vieux Testament ; & les chrétiens d'alors s'intéressoient également à ces deux choses, aussi bien que les Juifs.

Justin martyr donc trouvant à Alexandrie cette tradition reçue, y donna toute sa croyance, & s'en servit même contre les Payens pour défendre la religion qu'il professoit. Ensuite Irénée & les autres peres de l'Eglise goûterent à leur tour la même idée si flatteuse. Mais pour se convaincre du peu de fonds que mérite l'autorité de Justin martyr dans cette affaire, il n'y a qu'à jetter les yeux sur les erreurs de sa narration. Selon lui, Ptolémée envoye demander à Hérode le livre de la loi. Justin ne songeoit pas que non-seulement Ptolémée Philadelphe dont il vouloit parler, mais tous les autres Ptolémées ses successeurs, étoient morts avant qu'Hérode parvînt à la couronne en Judée. Cette bévue n'accrédite pas le reste de son récit.

Ajoutons que ce pere de l'Église étoit fort crédule ; & que quand il eut embrassé le christianisme, il se laissa trop emporter à son zele pour la religion, il donna trop aisément dans tout ce qui lui paroissoit la favoriser. En voici un exemple bien sensible. Etant à Rome, il y rencontre une statue consacrée à Sémon Sancus, un ancien demi-dieu des Sabins. Il s'imagine aussitôt qu'elle est dédiée à Simon Magus ou le magicien ; & sans autre fondement que cette vision, il reproche au peuple romain de s'être fait un dieu d'un imposteur. La même facilité lui fit ajouter foi aux discours des juifs d'Alexandrie, qui en lui montrant les ruines de quelques vieilles maisons de l'île de Pharos, l'assurerent que c'étoient les masures des cellules des septante.

VII. La relation qu'Épiphane donne de cette version, est si différente de toutes les autres, qu'elle semble tirée d'une autre histoire que de celle où avoient puisé Josephe & Eusebe. Apparemment que quelque chrétien, depuis Justin martyr, avoit ramassé tout ce qu'il avoit pu rencontrer sur cette matiere, & en avoit composé le nouvel Aristée d'Epiphane, d'où il a tiré ce qu'il en dit. Il est du-moins bien sûr que l'Aristée d'Epiphane a paru après le tems de l'auteur prétendu de cette piece ; car la seconde lettre qu'Epiphane en cite, comme écrite par Ptolémée Philadelphe à Eléazar, commence par cette maxime : " Un trésor caché, & une source bouchée, de quel usage peuvent-ils être " ? Cette sentence est visiblement tirée du livre de l'Ecclésiastique, ch. xx. 30. & ch. xlj. 14. qui ne fut publié par le fils de Sirach que vers l'an 132 avant Jésus-Christ, & 115 ans après la mort de Ptolémée Philadelphe, par l'ordre duquel, selon cet auteur, la version des septante s'est faite.

Enfin, le détail qu'on vient de lire, prouve, je crois, suffisamment que tout ce qu'Aristée, Philon, Justin martyr, Epiphane, & ceux qui les ont suivis, ont débité sur la version des septante, est une pure fable, qui n'a d'autre fondement, sinon que sous le regne de Ptolémée Philadelphe, il se fit une version de la loi de Moïse en grec, par les juifs d'Alexandrie.

VIII. Pour le mieux comprendre, il faut observer, que quand Alexandre bâtit Alexandrie, il y attira quantité de juifs. Ptolémée Soter ayant fait aussi sa capitale de cette ville, apporta tous ses soins à l'augmenter ; en conséquence il y attira encore un grand nombre d'autres Juifs, en leur accordant les mêmes privileges qu'aux Macédoniens & aux Grecs ; desorte qu'ils faisoient une partie très-considérable des habitans de cette grande ville. Le commerce continuel qu'ils avoient avec les citoyens du lieu, les obligea bientôt à apprendre la langue dominante qui étoit le grec, & à la parler communément. Il leur arriva dans cette occasion, ce qui leur étoit déja arrivé dans une autre pareille à Babylone ; je veux dire, d'oublier leur langue, & de prendre insensiblement celle du pays. N'entendant donc plus l'hébreu, où on avoit accoutumé de lire encore premierement le texte ; ni le chaldéen, où l'on en donnoit l'explication dans les synagogues, ils en firent une version grecque pour eux-mêmes. Voilà la véritable raison qui produisit cette version grecque, à qui le roman d'Aristée a fait donner le surnom des septante.

D'abord on ne traduisit en grec que la loi, c'est-à-dire les cinq livres de Moïse. Ensuite du tems d'Antiochus Epiphane, ceux d'Alexandrie, qui pour lors se conformoient à tous les usages de la Judée & de Jérusalem pour le spirituel, traduisirent en grec les prophètes. Enfin, des particuliers traduisirent le reste pour leur usage domestique, ensorte que la version à qui l'on donne le nom des septante, se trouva complette ; & cette version fut celle dont se servirent les juifs hellénistes dans tous les endroits de leur dispersion où l'on parloit grec.

1°. Qu'il n'y eut que la loi de traduite en grec du tems de Ptolémée Philadelphe, c'est un fait clairement marqué dans tous les auteurs qui ont commencé à parler de cette version : dans Aristée, Aristobule, Philon & Josephe, cela est dit expressément. 2°. Que ce fut à Alexandrie que se fit cette version ; la dialecte d'Alexandrie qui y regne par-tout, en est une preuve suffisante. 3°. Qu'elle fut faite à plusieurs reprises, & par des personnes différentes. La différence du style des différens livres, la différente maniere dont on y trouve les mots hébreux & les mêmes phrases traduites, enfin le soin qu'il paroît que l'on a apporté à la traduction de certains livres, & la négligence qui se voit dans quelques-autres, ou plutôt l'exactitude de quelques-unes de ces traductions, & le manque d'exactitude des autres, en sont une démonstration sans réplique.

IX. La passion qu'avoit Ptolémée Philadelphe, de remplir sa belle bibliotheque de toutes sortes de livres, ne permet pas de douter que, dès que cette version fut faite à Alexandrie, on n'y en mît un exemplaire qui y demeura jusqu'à ce que ce riche magasin des sciences fut consumé par un incendie que Jules César occasionna. Mais il falloit que cet exemplaire fût bien négligé ; puisque pas un des auteurs grecs qui sont parvenus jusqu'à nous, ni les anciens auteurs latins, n'en a jamais dit le moindre mot.

La curiosité pour cette version grecque de l'Ecriture, se borna à la seule nation juive ; ils s'en servoient en public dans les synagogues, pour y lire les leçons réglées par leurs canons ; & sans doute qu'ils en avoient aussi des copies en particulier dans leurs familles : mais jusqu'au tems du nouveau Testament, il ne paroît point qu'ils les montrassent aux étrangers. Quand l'évangile se fut étendu à toutes les nations, alors cette version s'étendit avec lui partout où l'on entendoit la langue grecque ; elle ne fut plus renfermée entre les juifs hellénistes, elle fut entre les mains de tous ceux qui en eurent envie, & les copies se multiplierent. Aussi voit-on, quelque tems après Notre-Seigneur, que les payens commencent à connoître le vieux Testament ; au lieu qu'avant le christianisme, très-peu, ou plutôt pas un d'eux, ne l'avoit connu.

X. A mesure que la religion chrétienne se répandit, cette version grecque des septante fut aussi plus recherchée & plus estimée. Les évangélistes & les apôtres qui ont écrit les livres du nouveau Testament, la citent ; les peres de la primitive Eglise la citent aussi. Toutes les églises grecques s'en servoient ; & jusqu'à S. Jérôme, les latines n'avoient qu'une traduction faite sur cette version. Tous les commentaires prenoient cette version pour le texte, & y ajustoient leurs explications. Et quand d'autres nations se convertissoient & embrassoient la religion chrétienne, pour avoir l'Ecriture en leur langue, les versions se faisoient sur celle des septante ; comme l'illyrienne, la gothique, l'arabique, l'éthiopique, l'arménienne & la syriaque.

XI. Cependant à mesure que la version des septante gagnoit du crédit parmi les Chrétiens, elle en perdoit parmi les Juifs. Comme ils se trouvoient pressés par divers passages de cette traduction que les Chrétiens faisoient valoir contr'eux, ils songerent à s'en procurer une nouvelle qui leur fût plus favorable. Aquila, juif prosélite, exécuta le premier cette besogne. Peu de tems après Aquila, il se fit deux autres versions grecques du vieux Testament, l'une par Théodotion, & l'autre par Symmachus, comme nous le dirons plus au long au mot VERSIONS GRECQUES.

C'est assez de remarquer ici qu'Origene rassembla dans ses héxaples les trois dernieres versions dont nous venons de parler, conjointement avec celle des septante. Pamphile & Eusebe ayant découvert vers la fin du iij. siecle l'héxaple d'Origene dans la bibliotheque de Césarée, tirerent de cet ouvrage quelques copies de la version des septante, & les communiquerent aux églises de ces quartiers-là, qui la reçurent généralement depuis Antioche jusqu'en Égypte.

Il se fit à-peu-près dans le même tems deux autres éditions des septante ; la premiere par Lucien, prêtre de l'église d'Antioche, qui fut trouvée après sa mort à Nicomédie en Bithynie. Ce fut cette édition que reçurent dans la suite toutes les églises, depuis Constantinople jusqu'à Antioche. L'autre fut faite par Hésychius, évêque d'Egypte, & fut reçue d'abord à Alexandrie, & ensuite dans toutes les églises d'Egypte. Ces deux correcteurs entendoient l'hébreu, & avoient fait par-là plusieurs corrections à la version.

Les auteurs de ces trois éditions des septante souffrirent tous trois le martyre dans la dixieme persécution ; cet événement donna une si grande réputation à leurs éditions, que toute l'église grecque s'en servit, de l'une dans un endroit, & de l'autre dans un autre. Les églises d'Antioche & de Constantinople, & toutes celles d'entre deux, prirent celle de Lucien. Celles d'entre Antioche & l'Egypte, celle de Pamphile, & en Egypte celle d'Hésychius. C'est ce qui fait dire à S. Jérôme qu'elles partageoient le monde en trois ; parce que de son tems aucune église grecque ne se servoit d'aucune autre que d'une de ces trois, qu'elle regardoit comme une copie authentique du vieux Testament. Ces trois éditions, à en juger par les copies manuscrites qui en restent encore, ne différoient en rien de considérable, pourvu qu'on ne mette pas en ligne de compte les fautes des copistes.

De la même maniere que les anciens avoient trois éditions principales des septante, il est arrivé que les modernes en ont aussi trois principales depuis l'impression, dont toutes les autres ne sont que des copies. La premiere est celle du cardinal Ximenès, imprimée à Complute, ou Alcala de Henarès en Espagne ; la seconde celle d'Aldus à Venise, & la troisieme celle du pape Sixte V. à Rome.

Celle du cardinal Ximenès est imprimée l'an 1615 dans sa polyglotte, connue sous le nom de bible de Complute, qui contient 1°. le texte hébreu ; 2°. la paraphrase chaldaïque d'Onkélos sur le Pentateuque ; 3°. la version des septante du vieux Testament, & l'original grec du nouveau, & 4°. la version de l'un & de l'autre. Ce furent les théologiens de l'université d'Alcala, & quelques autres qui préparerent les matériaux pour l'impression ; mais comme c'étoit le cardinal Ximenès qui en avoit fait le plan, qui les dirigeoit, & qui en faisoit toute la dépense, cette polyglotte a retenu son nom. Le dessein qu'on s'est proposé dans cette édition des septante ayant été de choisir dans tous les exemplaires qu'on avoit la leçon qui approchoit le plus de l'hébreu, il se trouve que ce qu'ils ont donné est plutôt une nouvelle version grecque, que les anciens septante, ou la version qui sous ce nom a été d'un si grand usage aux peres de la primitive Eglise. C'est sur cette édition des septante que sont faites celles des polyglottes d'Anvers & de Paris, dont la premiere parut l'an 1672, & l'autre l'an 1645. Celle de Commelin, imprimée à Heidelberg avec le commentaire de Vatable, l'an 1599, est aussi faite sur cette édition.

II. L'édition d'Aldus à Venise est de 1578. Ce fut André Asulanus, beau-pere de l'imprimeur, qui en prépara la copie par la collection de plusieurs anciens manuscrits. C'est de celle-ci que sont venues toutes les éditions d'Allemagne, à la reserve de celle d'Heidelberg dont nous venons de parler.

III. Mais l'édition de Rome est préférée aux deux autres par tous les savans, quoique Vossius l'ait condamnée comme la plus mauvaise. Le cardinal de Montalte, qui parvint ensuite au pontificat, l'avoit commencée. Comme il portoit le nom de Sixte V. quand elle parut l'an 1587, cette édition est aussi connue sous ce même nom. Il commença par recommander cet ouvrage à Grégoire XIII. en lui représentant que c'étoit ce qu'ordonnoit un decret du concile de Trente ; & son avis ayant été suivi, on en chargea Antoine Caraffe, savant homme, d'une famille illustre d'Italie, qui fut fait ensuite cardinal bibliothécaire du pape. Avec l'assistance de quelques savans qui travailloient sous lui, il acheva cette édition.

On suivit presque en tout un ancien manuscrit de la bibliotheque du Vatican, qui étoit tout en lettres capitales sans accens, sans points & sans distinction des chapitres ni de versets. On le croit du tems de S. Jérôme. Seulement là où il manquoit quelques feuilles, on fut obligé d'avoir recours à d'autres manuscrits, dont les principaux furent, un de Venise de la bibliotheque du cardinal Bessarion, & un autre qu'ils firent venir de la Calabre, qui étoit si conforme à celui du Vatican, qu'on croit que l'un est une copie de l'autre, ou que tous deux ont été faits sur le même original.

L'année suivante on publia à Rome une version latine de cette édition, avec les notes de Flaminius Nobilius. Morin les imprima tous deux ensemble à Paris l'an 1628. C'est sur cette édition qu'ont été faites toutes celles des septante qu'on a imprimées en Angleterre. Celle de Londres in-8°. de 1653, celle de la polyglotte de Walton de 1657, & celle de Cambridge de 1665, où est la savante préface de l'évêque Péarson, & qui nous donne bien plus fidelement l'édition de Rome, que celle de 1653, quoique toutes deux s'en écartent en quelque chose.

Mais le plus ancien & le meilleur manuscrit des septante, au jugement de ceux qui l'ont examiné avec beaucoup de soin, c'est l'alexandrin qui est dans la bibliotheque du roi d'Angleterre à S. James. Il est tout en lettres capitales, sans distinction de chapitres, de versets, ni de mots. Ce fut un présent fait à Charles I. par Cyrille Luçar, alors patriarche de Constantinople ; il l'avoit été auparavant d'Alexandrie : quand il quitta ce patriarchat pour celui de Constantinople, il y emporta ce manuscrit, & l'envoya ensuite à Londres par le chevalier Thomas Roe, ambassadeur d'Angleterre à la Porte, & y mit cette apostille qui nous apprend l'histoire de ce manuscrit.

Liber iste Scripturae sacrae n. & v. Testamenti, prout ex traditione habemus, est scriptus manu Theclae nobilis foeminae aegyptiae, ante mille & trecentos annos circiter, paulo post concilium Nicaenum. Nomen Theclae in fine libri erat exaratum ; sed extincto Christianismo in Aegypto à Mahometanis, & libri un à Christianorum in similem sunt redacti conditionem ; extinctum enim est Theclae nomen & laceratum ; sed memoria & traditio recens observat.

Cyrillus, patriarcha constantinopolitanus.

C'est-à-dire : " Ce livre qui contient l'Ecriture sainte du vieux & du nouveau Testament, selon que nous l'apprend la tradition, est écrit de la propre main de Thécla, femme de qualité d'Egypte, qui vivoit il y a près de treize cent ans, un peu après le concile de Nicée. Le nom de Thécla étoit écrit à la fin ; mais la religion chrétienne ayant été abolie par les Mahométans en Egypte, les livres des Chrétiens eurent le même sort. Le nom de Thécla a donc été déchiré, mais la mémoire ne s'en est pas perdue, & la tradition s'en est très-bien conservée ".

Cyrille, patriarche de Constantinople.

Le docteur Grave, savant prussien, qui a demeuré plusieurs années en Angleterre, avoit entrepris de donner une édition de cette copie, & la reine Anne lui faisoit même une pension pour cette besogne ; il en avoit déja publié deux tomes quand la mort l'empêcha de mettre au jour les deux autres qui devoient achever l'ouvrage. Si quelque habile homme vouloit bien donner ce reste au public, & y prendre autant de soin que ce docteur, nous aurions une quatrieme édition des septante, qui seroit assurément approuvée, & regardée désormais comme la meilleure de toutes ; celle de Lambert Bos n'est cependant pas méprisable.

Voilà ce que l'histoire nous met en droit de dire de cette ancienne version du vieux Testament, & des éditions anciennes & modernes qui s'en sont faites. Si quelqu'un est curieux de voir les disputes & les remarques de critique que cette matiere a causées, & ce qu'en ont écrit les savans, il peut consulter Usserii syntagma de graecâ LXX. interpretum versione. Morini exercitationes biblicae I. pars, & la préface qu'il a mise au-devant de son édition des LXX. Wower, de graeca & latina Bibliorum interpretatione ; les Prolégomenes de la polyglotte de Walton, ch. jx. Vossius, de LXX. int. l'histoire critique du vieux Testament de Simon ; l'histoire du canon du vieux Testament de Dupin ; les Prolégomenes de Grave, mis au-devant des deux parties des LXX. qu'il a données : & surtout le savant livre du docteur Hody, de Biblior. version. graec. car c'est lui qui a le plus approfondi cette matiere, & qui l'a le mieux traitée de tous ceux qui en ont écrit. (Le Chevalier DE JAUCOURT. )


  Encyclopédie de Diderot et d'Alembert

  VULGATE, s. f. (Théol.) nom qu'on donne au texte latin de nos bibles, que le concile de Trente a déclaré authentique & préférable aux autres versions latines.

Voici les termes de ce concile, sess. iv. c. ij. " le saint concile considérant que l'église de Dieu ne tireroit pas un petit avantage si de plusieurs éditions latines que l'on voit aujourd'hui, on sçavoit qui est celle qui doit passer pour autentique, ordonne & déclare qu'on doit tenir pour autentique l'ancienne & commune édition qui a été approuvée dans l'Eglise par un long usage de tant de siecles, qu'elle doit être reconnue pour autentique dans les leçons publiques, dans les disputes, dans les prédications, dans les explications théologiques, & veut que nul ne soit si osé que de la rejetter, sous quelque prétexte que ce soit ".

Le concile, comme on voit, ne compare pas la vulgate aux originaux ; il n'en étoit pas question alors ; mais seulement aux autres versions latines qui couroient en ce tems-là, & dont plusieurs étoient suspectes, comme venant d'auteurs inconnus ou hérétiques. C'est donc mal-à-propos qu'on accuse l'Eglise d'avoir préféré la vulgate aux originaux. Salmeron qui avoit assisté au concile de Trente, & Pallavicin qui en a fait l'histoire, nous assurent que le concile n'eut point d'autre intention que de déclarer que la vulgate étoit la seule des versions latines qu'il approuvât & qu'il tînt pour autentique, comme ne contenant rien ni contre la foi ni contre les moeurs.

Il est certain que les chrétiens ont eu de bonne heure des versions de l'Ecriture, & qu'elles s'étoient si fort multipliées & avec tant de différences entre elles, que S. Jérôme assûroit qu'il y avoit autant de versions diverses qu'il y avoit d'exemplaires. Mais parmi ces anciennes versions, il y en eut toujours une plus autorisée & plus universellement reçue, c'est celle qui est connue dans l'antiquité sous le nom d'ancienne italique, itala vetus, de commune, de vulgate, & qui fut appellée ancienne, depuis que S. Jérôme en eût composé une nouvelle sur l'hébreu. La premiere avoit été faite sur le grec des septante, mais on n'en connoît pas l'auteur, pas même par conjecture. On lui avoit donné le premier rang parmi les éditions latines, parce qu'elle étoit la plus attachée à la lettre & la plus claire pour le sens. Verborum tenacior cum perspicuitate sententiae, dit S. Grégoire, praefat. moral. in Job. S. Augustin pensoit aussi qu'elle devoit être préférée à toutes les autres versions latines qui existoient de son tems, parce qu'elle rendoit les mots & le sens ou la lettre, & l'esprit du texte sacré avec plus d'exactitude & de justesse que toutes les autres versions. Nobilius en 1588 & le pere Morin en 1628, en donnerent de nouvelles éditions, prétendant l'avoir rétablie & recueillie dans les anciens qui l'ont citée.

S. Jérôme retoucha cette ancienne version, traduisit sur l'hébreu la plûpart des livres de l'ancien Testament, mais il ne toucha point à ceux qui ne se trouvent qu'en grec, il fit quelques légeres corrections à l'ancienne version italique du pseautier, & traduisit tout le nouveau Testament à la sollicitation du pape S. Damase. C'est cette version de S. Jérôme qu'on appelle aujourd'hui la vulgate, & que le concile de Trente a déclarée autentique.

L'Eglise romaine ne se sert que de cette vulgate de S. Jérôme, excepté quelques passages de l'ancienne qu'on a laissés dans le missel & le pseautier tel qu'on le chante, qui est presque tout entier de l'ancienne italique ; ou, pour mieux dire, notre version du pseautier n'est pas même l'ancienne version latine réformée sur le grec par S. Jérôme ; c'est un mêlange de cette ancienne italique & des corrections de ce saint docteur.

Le concile de Trente ayant ordonné, sess. iv. que l'Ecriture sainte seroit imprimée au plus tôt le plus correctement qu'il seroit possible, particulierement selon l'édition ancienne de la vulgate, le pape Sixte V. donna ses soins à procurer une édition parfaite de la vulgate latine, qui pût servir de modele à toutes celles que l'on feroit dans la suite pour toute l'église catholique. Il employa à cet ouvrage plusieurs savans théologiens qui y travaillerent avec beaucoup d'application. Son édition fut faite dès l'an 1589, mais elle ne parut qu'en 1590 ; & comme elle ne se trouva pas encore dans toute la perfection que l'on desiroit, le pape Clément VIII. en fit une autre édition en 1592, qui a toujours été considérée depuis comme le modele de toutes celles qu'on a imprimées. C'est cette édition que l'église latine tient pour autentique, suivant la déclaration du concile de Trente, & selon la bulle de Clément VIII. Il ne faut pas toutefois s'imaginer que cette édition soit entierement exemte des plus légers défauts. Le cardinal Bellarmin, qui avoit travaillé avec d'autres théologiens à la corriger, reconnoît dans sa lettre à Luc de Bruges qu'il y a encore plusieurs fautes que les correcteurs n'ont pas jugé à-propos d'en ôter, pour de justes causes.

La vulgate du nouveau Testament est celle que S. Jérôme fit sur le grec, & que le concile de Trente a aussi déclaré autentique, sans cependant défendre d'avoir recours aux originaux ; car plusieurs auteurs catholiques, & en particulier le pere Bouhours, qui a employé les dernieres années de sa vie à nous donner une traduction françoise du nouveau Testament, conformément à la vulgate, conviennent que dans le nombre des différences qui se trouvent entre le texte grec & la vulgate, il y en a où les expressions grecques paroissent plus claires & plus naturelles que les expressions latines, desorte que l'on pourroit corriger la vulgate sur le texte grec, au cas que le saint siége l'approuvât. Cependant ces différences ne consistent en général que dans un petit nombre de mots & de syllabes, qui n'influent que rarement sur le sens, outre que dans quelques-unes de ces différences la vulgate est autorisée par un grand nombre d'anciens manuscrits. Ainsi quelque déchaînement que les Protestans aient d'abord marqué contre la vulgate, on peut dire que les plus modérés & quelques-uns des plus habiles d'entr'eux, tels que Grotius, Louis de Dieu, Fagius, &c. ont reconnu qu'elle étoit préférable aux autres éditions latines.

En 1675, l'université d'Oxford publia une nouvelle édition du nouveau Testament grec, & elle prit un soin particulier de comparer le texte grec commun avec tous les manuscrits les plus anciens qui se trouvent en France, en Angleterre, en Espagne & en Italie, & de marquer toutes les différences des uns aux autres.

Dans la préface de cet ouvrage, les éditeurs, en parlant des diverses traductions de la bible en langues vulgaires, observent qu'il n'y en a point qui puisse entrer en comparaison avec la vulgate ; ce qu'ils justifient en comparant les passages des manuscrits grecs les plus célebres avec les mêmes passages de la vulgate où il se trouve quelque différence entr'elle & la commune copie grecque imprimée. En effet, il est probable que dans le tems que S. Jérôme traduisit le nouveau Testament, il avoit des copies grecques plus exactes & mieux conservées que toutes celles dont on s'est servi depuis l'établissement des imprimeries, c'est-à-dire depuis deux siecles. D'où il s'ensuit que cette vulgate est infiniment préférable à toutes les autres versions latines, & à juste titre déclarée autentique.

M. Simon appelle ancienne vulgate grecque la version des septante, avant qu'elle eût été revue & réformée par Origene. La révision d'Origene l'emporta sur cette ancienne version des septante dont on cessa de faire usage ; desorte qu'à-présent à peine en reste-t-il quelques copies. Voyez SEPTANTE.


  Encyclopédie de Diderot et d'Alembert

  VERSION, s. f. (Gram.) interprétation littérale de quelque ouvrage.

  VERSIONS de l'Ecriture, (Critiq. sacrée) on peut distinguer les versions de l'écriture en langues mortes & vivantes.

Quant aux langues mortes, on a déjà parlé dans cet ouvrage au mot BIBLE, des versions arabes, arméniennes, chaldaïques, éthiopiennes, gothiques, hébraïques & persanes. On a indiqué sous le même mot les éditions grecques & latines.

On a parlé des polyglottes au mot POLYGLOTTE ; quant à ce qui concerne le travail d'Origene, on en a traité au mot ORIGENE Héxaples, & de celui de S. Jérôme au mot VULGATE.

Pour les versions grecques en particulier, voyez VERSIONS GRECQUES & SEPTANTE.

Pour la version syriaque, voyez VERSION SYRIAQUE.

Pour la version samaritaine, voyez PENTATEUQUE SAMARITAIN, & SAMARITAINS CARACTERES.

Pour les paraphrases chaldaïques, voyez TARGUM.

Quant aux traductions de l'Ecriture en langues vivantes, elles ne doivent pas beaucoup nous arrêter, parce qu'elles changent perpétuellement avec le langage.

Luther est le premier qui ait fait une version de l'Ecriture en allemand sur l'hébreu ; ensuite Gaspard Ulenberg en mit au jour une nouvelle pour les catholiques, à Cologne en 1630.

Les Anglois avoient une version de l'Ecriture en anglo-saxon, dès le commencement du huitieme siecle. Wiclef en fit une seconde, ensuite Tindal & Coverdal, en 1526 & 1530.

La plus ancienne traduction françoise de la bible est celle de Guiars de Moulins, chanoine ; elle est de l'an 1294, & a été imprimée en 1498.

La premiere version italienne est de Nicolas Malhermi, faite sur la vulgate, & mise au jour en 1471.

Les Danois ont une version de l'Ecriture dans leur langue en 1524. Celle des Suédois fut faite par Laurent Petri, archevêque d'Upsal, & parut à Holm en 1646.

Mais ceux qui voudront connoître à fond tout ce qui concerne les versions de l'Ecriture, ne manqueront pas de secours.

Ils peuvent donc consulter R. Elias Levita ; Epiphanes de ponder. & mensur. Hieronimi commentaria : Antonius Caraffa ; Kortholtus de variis bibliot. edit. & Lambert Roi. Parmi les françois, le P. Morin, exercit. biblicae ; Dupin, bibliotheq. des aut. ecclés. Simon, hist. du vieux & du nouveau Testament ; Calmet, dict. de la bible ; & le Long, bible sacrée ; enfin on trouvera à puiser chez les Anglois des instructions encore plus profondes, en lisant Usserius, Pocock, Péarson, Prideaux, Grabe, Wower, de graec. & latin. bibliot. interpret. Mill. in N. T. Waltoni prolegomena, Hodius de textib. biblior. Origen. &c. (D. J.)

  VERSIONS grecques du v. T. (Critiq. sacrée) on en distingue quatre : celle des septante, d'Aquila, de Théodotion & de Symmaque. Pour ce qui regarde celle des septante, la meilleure de toutes & la plus ancienne, nous en avons fait un article à part. Voyez SEPTANTE.

Nous remarquerons seulement ici, qu'à mesure que cette version gagnoit du crédit parmi les chrétiens, elle en perdoit parmi les juifs, qui songerent à en faire une nouvelle qui leur fût plus favorable. Celui qui s'en chargea fut Aquila, juif prosélyte, natif de Sinope ville du Pont. Il avoit été élevé dans le paganisme, & dans les chimeres de la magie & de l'astrologie. Frappé des miracles que faisoient de son tems les chrétiens, il embrassa le christianisme, par le même motif que Simon le magicien, dans l'espérance de parvenir à en faire aussi ; mais voyant qu'il n'y réussissoit pas, il reprit la magie & l'astrologie, afin de passer à son tour pour un grand homme. Ceux qui gouvernoient l'église, lui remontrerent sa faute ; mais il ne voulut pas se rendre à leurs remontrances : on l'excommunia. Là-dessus il prit feu, & renonçant au christianisme, il embrassa le judaïsme, fut circoncis, & alla étudier sous le rabbin Akiba, le plus fameux docteur de la loi de ce tems-là ; il fit de si grands progrès dans la langue hébraïque & dans la connoissance des livres sacrés, qu'on le trouva capable d'exécuter la version de l'Ecriture ; il l'entreprit effectivement, & en donna deux éditions.

La premiere parut la 12e année de l'empire d'Adrien, l'an de J. C. 128. Ensuite il la retoucha, & publia sa seconde édition qui étoit plus correcte. Ce fut cette derniere que les juifs hellénistes reçurent ; & ils s'en servirent par-tout dans la suite, aulieu de celle des septante. De-là vient qu'il est souvent parlé de cette version dans le talmud, & jamais de celle des septante.

Ensuite on s'alla mettre en tête, qu'il ne falloit plus lire l'Ecriture dans les synagogues, que conformément à l'ancien usage, c'est-à-dire, l'hébreu premierement, & puis l'explication en chaldéen ; & l'on allégua les decrets des docteurs en faveur de cet usage. Mais comme il n'étoit pas aisé de ramener les juifs hellénistes à des langues qu'ils n'entendoient point, après avoir eu si longtems l'Ecriture dans une langue qui leur étoit en quelque maniere naturelle.

Cette affaire causa tant de fracas, que les empereurs furent obligés de s'en mêler. Justinien publia une ordonnance, qui se trouve encore parmi les nouvelles constitutions, portant permission aux juifs de lire l'Ecriture dans leurs synagogues dans la version grecque des septante, dans celle d'Aquila, ou dans quelle autre langue il leur plairoit, selon les pays de leur demeure. Mais les docteurs juifs ayant réglé la chose autrement, l'ordonnance de l'empereur ne servit de rien, ou de fort peu de chose ; car bientôt après les septante & Aquila furent abandonnés, & depuis ce tems-là, la lecture de l'Ecriture s'est toujours faite dans leurs assemblées en hébreu & en chaldéen.

Peu de tems après Aquila, il parut deux autres versions du vieux Testament : l'une par Théodotion, qui florissoit sous l'empereur Commode, & la seconde par Symmaque qui vivoit sous Severe & Caracalla. Le premier, selon quelques-uns, étoit de Sinope dans le Pont, & selon d'autres d'Ephese. Ceux qui tâchent de concilier ces contradictions, prétendent qu'il étoit né dans la premiere de ces villes, & qu'il demeuroit dans la seconde.

Pour Symmaque, il étoit samaritain, & avoit été élevé dans cette secte ; mais il se fit chrétien de la secte des Ebionites, & Théodotion l'ayant été aussi, on a dit de tous deux qu'ils étoient prosélytes juifs. Car les Ebionites approchoient de la religion des juifs, & se croyoient toujours obligés de garder la loi de Moïse ; de sorte qu'ils se faisoient circoncire, & observoient toutes les autres cérémonies de la religion judaïque. Aussi les chrétiens orthodoxes leur donnoient ordinairement le nom de juifs. De-là vient que les deux traducteurs dont il s'agit, sont quelquefois traités de juifs par les anciens auteurs ecclésiastiques, mais ils n'étoient qu'ébionites.

L'un & l'autre entreprit la version par le même motif qu'Aquila, c'est-à-dire, tous les trois pour corrompre le vieux Testament, Aquila en faveur des juifs, & les deux autres en faveur de leur secte. Tous trois s'accordent parfaitement à donner au texte le tour qu'il leur plait, & à lui faire dire ce qu'ils veulent pour les fins qu'ils se proposent. On ne convient pas tout-à-fait laquelle de ces deux versions fut faite avant l'autre. Dans les héxaples d'Origene, celle de Symmaque est placée la premiere, d'où quelques-uns concluent qu'elle est la plus ancienne. Mais si cette maniere de raisonner étoit concluante, on prouveroit aussi par-là que sa version & celle d'Aquila étoient toutes deux plus anciennes que celle des septante ; car elles sont toutes deux rangées avant celle-ci dans l'ordre des colonnes. Irénée cite Aquila & Théodotion, & ne dit rien de Symmaque ; ce qui paroît prouver qu'elle n'existoit pas de son tems.

Ces trois traducteurs ont pris des routes différentes. Aquila s'attachoit servilement à la lettre, & rendoit mot à mot autant qu'il pouvoit, soit que le génie de la langue dans laquelle il traduisoit, ou le sens du texte le souffrissent, ou ne le souffrissent pas. Delà vient qu'on a dit de cette version que c'étoit plutôt un bon dictionnaire, pour trouver la signification d'un mot hébreu, qu'une explication qui découvre le sens du texte. Aussi S. Jérome le loue souvent pour le premier, & le blâme pour le moins aussi souvent pour le second.

Symmaque prit la route opposée, & donna dans l'autre extrêmité ; il ne songeoit qu'à exprimer ce qu'il regardoit comme le sens du texte, sans avoir aucun égard aux mots ; & ainsi il fit plutôt une paraphrase qu'une version exacte.

Théodotion prit le milieu, & ne se rendit pas esclave des mots, ni ne s'en écarta pas trop non plus. Il tâchoit de donner le sens du texte par des mots grecs qui répondissent aux hébreux, autant que le génie des deux langues le lui permettoit. C'est, à mon avis, ce qui a fait croire à quelques savans, qu'il avoit vécu après les deux autres ; parce qu'il évite les deux défauts dans lesquels ils étoient tombés. Mais pour cela il n'est pas besoin qu'il les ait vûs, le bons sens seul peut lui avoir donné cette idée juste d'une bonne version. La sienne a été la plus estimée de tout le monde, hormis des juifs qui s'en sont toujours tenus à celle d'Aquila, tant qu'ils se sont servis d'une version grecque.

Cette estime fit que quand les anciens chrétiens s'apperçurent que la version de Daniel des septante étoit trop pleine de fautes pour s'en servir dans l'église, ils adopterent pour ce livre celle de Théodotion ; & elle y est toujours demeurée. Et par la même raison, quand Origene dans son héxaple est obligé de suppléer ce qui manque aux septante, qui se trouve dans l'original hébreu, il le prend ordinairement de la version de Théodotion. Le même Origene l'a mise dans sa tétraple, avec la version d'Aquila, celle de Symmaque & les septante. (Le chevalier DE JAUCOURT. )

  VERSION syriaque de l'Ecriture, (Critique sacrée) c'est une des versions orientales des plus précieuses de l'Ecriture sainte : ce qui m'engage de lui donner un article particulier.

Cette version fut faite ou du tems même des apôtres, ou fort peu de tems après, pour les églises de Syrie où elle est encore en usage, ainsi qu'une seconde version syriaque faite environ six cent ans après la premiere.

Les Maronites & les autres chrétiens de Syrie vantent beaucoup l'antiquité de la vieille ; ils prétendent qu'une partie a été faite par ordre de Salomon, pour Hiram, roi de Tyr, & le reste qui contient tous les livres écrits depuis Salomon, par ordre d'Abgar, roi d'Edesse, qui vivoit du tems de notre Seigneur. La principale preuve qu'ils en donnent, c'est que S. Paul dans le iv. chapitre de son épître aux Ephésiens, v. 8, en citant un passage du ps. 68. 18, ne le cite pas selon la version des septante ni selon l'hébreu ; mais selon la version syriaque ; car c'est la seule où il se trouve comme il le cite. Par conséquent, disent-ils, cette version étoit faite avant lui. Les termes de ce passage, tels que S. Paul les cite, sont : il a mené captive une grande multitude de captifs, & il a donné des dons aux hommes. Cette derniere partie n'est ni selon les septante ni selon l'hébreu, mais seulement selon la version syriaque ; car selon les deux premieres, S. Paul eût dit : & il a reçu des présens ou des dons pour les hommes. Il ne se trouve dans le pseaume, comme S. Paul le cite, que dans la version syriaque.

Il est bien certain que cette version est fort ancienne, comme Pocock l'a prouvé dans la préface de son commentaire sur Michée. Il y a même beaucoup d'apparence qu'elle est faite dans le premier siecle, & que son auteur est un chrétien, juif de nation, qui savoit très-bien les deux langues ; car elle est fort exacte, & rend avec plus de justesse le sens de l'original, qu'aucune autre qui se soit jamais faite du nouveau Testament avant la restauration des lettres dans ces derniers siecles. Ainsi comme c'est la plus ancienne de toutes, excepté les septante & la paraphrase chaldaïque d'Onkélos sur la loi, & celle de Jonathan sur les prophetes, c'est aussi la meilleure de toutes celles des anciens, en quelque langue que ce soit. Ce dernier éloge lui convient même aussi bien pour le nouveau Testament que pour le vieux.

C'est pourquoi de toutes les anciennes versions que consultent les Chrétiens pour bien entendre l'Ecriture du vieux ou du nouveau Testament, il n'y en a point dont on tire tant de secours que de cette vieille version syriaque, quand on la consulte avec soin, & qu'on l'entend bien. Le génie de la langue y contribue beaucoup ; car comme c'étoit la langue maternelle de ceux qui ont écrit le nouveau Testament, & une dialecte de celle dans laquelle le vieux nous a été donné ; il y a quantité de choses dans l'un & dans l'autre, qui sont plus heureusement exprimées dans cette version, qu'elles ne le sauroient être en aucune autre. (D. J.)

  VERSION angloise de la Bible, (Hist. des versions de la Bible) elle fut faite au commencement du regne de Jacques I. & par ses ordres. Il écrivit à ce sujet une lettre en date du 22 Juillet de la seconde année de son regne, au docteur Whitgift, archevêque de Cantorbery, pour encourager & avancer cette traduction.

Il informe ce prélat qu'il a nommé cinquante-quatre habiles gens pour cet ouvrage, parmi lesquels il remarque qu'il y en a plusieurs qui ne possedent point du tout de bénéfices, ou qui n'en possedent que de très-petits, qui sont, dit sa majesté, fort audessous de leur mérite, à quoi nous-mêmes ne sommes pas en état de remédier dans l'occasion. Il charge donc l'archevêque d'écrire en son nom, tant à l'archevêque d'Yorck, qu'aux évêques de la province de Cantorbery, que lorsqu'il viendra à vaquer quelque prébende ou cure marquées dans le livre des taxes, l'une & l'autre de vingt livres sterlings au-moins, soit à leur nomination ou de quelqu'autre personne quelle qu'elle soit, ils n'y admettront aucun sujet, " sans nous informer, dit-il, de la vacance ou du nom du patron (si le bénéfice n'est pas à leur nomination), afin que nous puissions recommander tel habile homme que nous jugerons digne d'en être pourvu.... Ayant nous-mêmes pris les mesures pour les prébendes & bénéfices qui sont à notre disposition ".

Le roi charge aussi ce prélat d'engager tous les évêques à s'informer eux-mêmes quels sont les habiles gens qui se trouvent dans leurs diocèses, surtout ceux qui sont particulierement versés dans les langues hébraïque & grecque, & qui ont fait une étude particuliere de l'Ecriture-sainte, soit pour éclaircir ce qu'il y a d'obscur dans les expressions de l'original hébreu ou grec, soit pour lever les difficultés ou corriger les fautes de l'ancienne version angloise, " que nous avons, dit-il, donné ordre d'examiner à fond & de corriger. Nous souhaitons qu'on leur écrive, & qu'on les charge très-expressément, en leur faisant connoître notre volonté, qu'ils envoyent leurs observations de ce genre à M. Pivelie, notre professeur en hébreu à Cambridge, ou au docteur Harding, notre professeur en hébreu à Oxford, ou au docteur Andrews, doyen de Westminster, pour les communiquer à leurs confreres, afin que de cette maniere on ait le secours des lumieres de tous les savans qui se trouvent dans l'étendue de notre royaume, pour la version que nous avons projettée ".

Le docteur Fuller nous apprend que le roi prit soin de recommander aux traducteurs d'observer les regles suivantes : 1°. de suivre & de changer aussi peu que l'original le permettoit, la bible qu'on lisoit ordinairement dans les églises, appellée communément la bible des évêques ; 2°. de conserver les anciens termes ecclésiastiques, comme celui de l'église, & de ne le point rendre par celui d'assemblée, &c. 3°. de retenir les noms des prophetes, des écrivains sacrés, & les autres qui sont dans l'Ecriture, le plus qu'il se pourroit selon l'usage vulgaire ; 4°. lorsqu'un mot auroit diverses significations, de suivre celle que les plus illustres peres y ont donnée, lorsqu'elle s'accorderoit avec le sens du passage & avec l'analogie de la foi ; 5°. de ne changer la division des chapitres que le moins qu'il se pourroit, & lorsque la nécessité le demanderoit ; 6°. de ne point faire de notes marginales, sinon pour expliquer les mots hébreux ou grecs, qu'on ne pourroit exprimer dans le texte que par une circonlocution ; 7°. de mettre en marge les renvois nécessaires aux autres endroits de l'Ecriture ; 8°. que tous les membres d'une des compagnies travaillassent sur le même ou sur les mêmes chapitres, & qu'après les avoir mis chacun en particulier dans le meilleur état qu'il leur seroit possible, ils confrontassent leur travail, pour décider ce qu'ils jugeroient devoir conserver ; 9°. qu'après qu'une des compagnies auroit ainsi achevé un livre, elle l'envoyât aux autres pour être mûrement examiné, sa majesté souhaitant qu'on y regardât de près ; 10°. que si dans cette révision il se trouvoit quelque chose sur quoi les examinateurs doutassent, ou fussent d'un avis différent des traducteurs, ils en informassent ceux-ci, en leur indiquant le passage & les raisons de leur avis : que s'ils ne pouvoient s'accorder, la décision seroit renvoyée à l'assemblée générale qui se tiendroit à la fin de l'ouvrage, composée des principaux de chaque compagnie ; 11°. que lorsqu'on douteroit du sens de quelque passage obscur, on écriroit expressément à quelque habile homme à la campagne pour en avoir son avis ; 12°. que chaque évêque écriroit à son clergé pour l'informer de cet ouvrage, & pour enjoindre à ceux qui seroient versés dans les langues, & qui auroient travaillé en ce genre, d'envoyer leurs observations à Westminster, à Cambridge ou à Oxford ; 13°. que les présidens de Westminster seroient le doyen & celui de Chester : & dans les deux universités, les professeurs royaux en hébreu & en grec ; 14°. qu'on se serviroit des versions de Tindal, de Matthieu, de Coverdale, de Whitchurch & de Genève, lorsqu'elles seroient plus conformes à l'original que la bible des évêques.

Outre cela pour faire d'autant mieux observer la quatrieme regle, le vice-chancelier de chacune des universités devoit nommer, de l'avis des chefs, trois ou quatre des plus anciens & des plus graves théologiens, de ceux qui n'avoient point de part à la traduction, pour être réviseurs de ce qui seroit traduit tant de l'hébreu que du grec.

L'ouvrage fut achevé au bout de quatre ans, & on envoya trois copies de toute la bible de Cambridge, Oxford & Westminster, à Londres, après quoi six nouveaux commissaires revirent toute la besogne, avant que de la mettre sous presse. (D. J.)

  VERSION du vieux Testament en espagnol, (Hist. crit. ecclés.) version faite de l'hébreu en espagnol dans le seizieme siecle par Abraham Usque, juif portugais, & non chrétien, comme M. Arnauld se l'étoit persuadé.

Cette version a été imprimée pour la premiere fois à Ferrare en 1553. Elle répond tellement mot pour mot au texte hébreu, qu'on a de la peine à l'entendre, outre qu'elle est écrite dans un vieil espagnol, qu'on ne parloit que dans les synagogues.

L'auteur de la préface assure qu'on a suivi, autant qu'il a été possible, la version de Pagnin & son dictionnaire ; mais le P. Simon croit qu'il n'a parlé de cette maniere que pour empêcher les inquisiteurs de traiter cette version comme hérétique.

Il y a de l'apparence qu'Abraham Usque aura fait usage de quelques anciennes gloses de juifs espagnols : ce qui rend sa traduction entierement barbare & inintelligible.

Le compilateur (car ce n'est qu'une espece de compilation) étoit tellement persuadé de la difficulté qu'il y avoit à traduire l'Ecriture-sainte, qu'il a cru être obligé de marquer avec des étoiles un grand nombre de passages où le sens lui paroissoit douteux & incertain. Mais ceux qui ont fait réimprimer cette version en l'an 1630 avec quelques corrections, ont retranché la meilleure partie de ces étoiles, au lieu qu'on les devoit plutôt augmenter.

Cette traduction ne peut être utile qu'à des juifs espagnols, si ce n'est qu'on s'en veuille servir comme d'un dictionnaire, pour traduire à la lettre les mots hébreux. Elle peut même servir de grammaire, parce que les noms & les verbes y sont aussi traduits selon la rigueur grammaticale.

Le traducteur n'est pas néanmoins parvenu à cette grande exactitude qu'il s'étoit proposée, & il ne paroît pas avoir toujours bien rencontré dans le choix des rabbins qu'il suit ; car il a laissé plusieurs endroits que l'on pourroit traduire encore plus exactement, tant selon le sens que selon la grammaire. Il s'attache tantôt à la paraphrase chaldaïque, tantôt à Kimhi ou à Rasci, tantôt à Aben-Ezra ou à quelque autre rabbin ; mais il ne le fait pas avec discernement. Ajoutez que cette grande exactitude grammaticale ne s'accorde pas toujours avec le sens, il ne l'a pas même attrappée ; car il l'a retranché en divers passages, & par-là il a entierement bouleversé le sens de ces passages. (D. J.)


  Encyclopédie de Diderot et d'Alembert

  BIBLE, s. f. (Théol.) , pluriel de Βιβλιος, livre, c'est-à-dire les écritures ou livre par excellence. Voyez ECRITURE. C'est le nom que les Chrétiens donnent à la collection des livres sacrés, écrits par l'inspiration du Saint-Esprit. La bible se divise généralement en deux parties ; savoir, l'ancien & le nouveau Testament. On appelle livres de l'ancien Testament, ceux qui ont été écrits avant la naissance de Jesus-Christ, & qui contiennent, outre la loi & l'histoire des Juifs, les prédictions des prophetes touchant le Messie, & divers livres ou traités de morale. Le nouveau Testament contient les livres écrits depuis la mort de Jesus-Christ par ses apôtres ou ses disciples.

Suivant la décision du concile de Trente, sess. 4. les livres de l'ancien Testament sont le Pentateuque, qui comprend les cinq livres de Moyse, savoir la Genese, l'Exode, le Lévitique, les Nombres, & le Deuteronome : viennent ensuite les livres de Josué, des Juges, de Ruth, les quatres livres des Rois, les deux des Paralipomenes, le premier & le second d'Esdras, ceux de Tobie, de Judith, d'Esther, de Job ; le Pseautier de David, contenant cent cinquante pseaumes ; les Proverbes, l'Ecclésiaste, la Sagesse, l'Ecclésiastique, le Cantique des cantiques, Isaïe, Jérémie, & Baruch ; Ezéchiel, Daniel, les douze petits Prophetes, & les deux livres des Macchabées, ce qui fait en tout quarante-cinq livres.

Le nouveau Testament en contient vingt-sept, qui sont les quatre Evangiles, le livre des Actes des Apôtres, les quatorze épitres de S. Paul, l'épitre de S. Jacques, les deux épitres de S. Pierre, les trois épitres de S. Jean, l'épitre de S. Jude, & l'Apocalypse. Tel est à-présent le canon ou catalogue des Ecritures reçû dans l'Eglise catholique, mais qui n'est pas admis par toutes les sectes ou sociétés qui se sont séparées d'elle. Voyez CANON.

Quand à l'ancien Testament, il y a une grande partie des livres qu'il contient, qui ont été reçus comme sacrés & canoniques par les Juifs & par tous les anciens Chrétiens, mais aussi il y en a quelques-uns que les Juifs n'ont pas reconnus, & que les premiers Chrétiens n'ont pas toûjours reçus comme canoniques, mais qui depuis ont été mis par l'Eglise dans le canon des livres sacrés. Ces derniers sont les livres de Tobie, de Judith, le livre de la Sagesse, l'Ecclésiastique, & les deux livres des Maccabées : quelques-uns même ont douté de l'authenticité des livres de Baruch & d'Ester. Tous ces livres ont été écrits en langue hébraïque, à l'exception de ceux que les Juifs ne reconnoissoient point. Les anciens caracteres étoient les Samaritains : mais depuis la captivité on s'est servi des nouveaux caracteres Chaldéens. Ils ont été traduits plusieurs fois en grec ; la version la plus ancienne & la plus authentique, est celle des Septante, dont les apôtres mêmes se sont servis. Voyez SEPTANTE & VERSION.

Quoique la plûpart des livres du nouveau Testament ayent aussi été reçus pour canoniques dès les premiers tems de l'Eglise, on a douté cependant de l'authenticité de quelques-uns, comme de l'épitre aux Hébreux, de celle de S. Jude, de la seconde de S. Pierre, de la seconde & de la troisieme de S. Jean, & de l'Apocalypse. Tous les livres du nouveau Testament ont été écrits en grec, à l'exception de l'évangile de S. Matthieu & de l'épitre aux Hébreux, qu'on croit avoir été originairement écrits en hébreu. C'est le sentiment de S. Jérôme, contre lequel quelques critiques modernes ont soûtenu que tout le nouveau Testament avoit été écrit en syriaque : mais cette opinion est également destituée de preuves & de vraisemblance.

Les exemplaires de la bible s'étant extrèmement multipliés, soit par rapport aux textes originaux, soit par rapport aux versions qu'on en a faites dans la plûpart des langues mortes ou vivantes, cette division est la plus commode pour en donner une idée nette au lecteur. On distingue donc les bibles selon la langue dans laquelle elles sont écrites en hébraïques, grecques, latines, chaldaïques, syriaques, arabes, cophtes, arméniennes, persiennes, moscovites, &c. & celles qui sont en langues vulgaires : nous allons traiter par ordre & séparément de chacune.

Les BIBLES HEBRAIQUES sont ou manuscrites ou imprimées. Les meilleures bibles manuscrites sont celles qui ont été copiées par les Juifs d'Espagne ; celles qui l'ont été par les Juifs d'Allemagne étant moins exactes, quoiqu'en plus grand nombre. Il est facile de les distinguer au coup-d'oeil. Les premieres sont en beaux caracteres bien quarrés, comme les bibles hébraïques de Bomberg, d'Etienne, & de Plantin. Les autres en caracteres semblables à ceux de Munster & de Gryphe. M. Simon observe que les plus anciennes bibles hébraïques n'ont pas 6 ou 700 ans. Le rabbin Menahem, dont on a imprimé quelques ouvrages à Venise en 1618 sur les bibles hébraïques, en cite pourtant un grand nombre, dont l'antiquité (à compter de son tems) remontoit déjà au-delà de 600 ans. On trouve plusieurs de ces bibles manuscrites dans la bibliotheque du Roi, dans celle des Jésuites de Paris, & dans celle des PP. de l'Oratoire de la rue Saint-Honoré.

Les plus anciennes bibles hébraïques imprimées, sont celles qui ont été publiées par les Juifs d'Italie, sur-tout celles de Pesaro & de Bresce. Ceux de Portugal avoient commencé d'imprimer quelques parties de la Bible à Lisbonne, avant qu'on les chassât de ce royaume. On peut remarquer en général, que les meilleures bibles hébraïques sont celles qui sont imprimées sous les yeux même des Juifs, si soigneux à observer jusqu'aux points & aux virgules, qu'il est impossible qu'on les surpasse en exactitude. Au commencement du xvj. siecle, Daniel Bomberg imprima plusieurs bibles hébraïques in-folio & in -4°. à Venise, dont quelques-unes sont très-estimées des Juifs & des Chrétiens. La premiere fut imprimée en 1517 : elle porte le nom de son éditeur, Felix Pratenni ; & c'est la moins exacte. La seconde le fut en 1526 ; on y joignit les points des Massoretes, les commentaires de différens rabbins, & une préface hébraïque de Rabbi Jacob Benchajim. En 1548, le même Bomberg imprima la bible in-fol. de ce dernier rabbin ; c'est la meilleure & la plus parfaite de toutes : elle est distinguée de la premiere bible du même éditeur, en ce qu'elle contient le commentaire de Rabbi D. Kimchi sur les chroniques ; ce qui n'est pas dans l'autre. Ce fut sur cette édition que Buxtorf le pere imprima à Bâle en 1618 sa bible hébraïque des rabbins : mais il se glissa, sur-tout dans les commentaires de ceux-ci, plusieurs fautes ; car Buxtorf altéra un assez grand nombre de leurs passages, peu favorables aux Chrétiens. La même année parut à Venise une nouvelle édition de la bible rabbinique de Léon de Modene, rabbin de cette ville, qui prétendit avoir corrigé un grand nombre de fautes répandues dans la premiere édition. Mais outre que cette bible est fort inferieure & pour le papier & pour le caractere aux autres bibles de Venise, elle passa par les mains des Inquisiteurs, qui ne la laisserent pas en son entier, quant aux commentaires des rabbins.

La bible hébraïque de R. Etienne est estimée pour la beauté des caracteres : mais elle est trop infidele. Plantin a aussi imprimé à Anvers différentes bibles hébraïques fort belles, dont la meilleure est celle de 1566 in -4°. Manassé Ben Israel, savant Juif Portugais, donna à Amsterdam deux éditions de la bible en hébreu, l'une in -4°. & l'autre in -8°. La premiere est en deux colonnes, & par-là plus commode pour le lecteur. En 1634, Rabbi Jacob Lombroso en publia à Venise une nouvelle édition in -4°. avec de petites notes littérales au bas des pages, où les mots hébreux sont expliqués par des mots espagnols. Cette bible est fort estimée des Juifs de Constantinople. On y a distingué dans le texte par une petite étoile, les endroits où il faut lire le point camés par un camés hatouph, c'est-à-dire par un o & non par un a. De toutes les éditions des bibles hébraïques in 8°. les plus belles & les plus correctes sont les deux de Joseph Athias, Juif d'Amsterdam ; la premiere de 1661, préférable pour le papier ; l'autre de 1667, plus fidele : néanmoins Vander Hoogt en a publié une en 1705, qui l'emporte encore sur ces deux-là.

Après Athias, trois protestans qui savoient l'hébreu, s'engagerent à revoir & à donner une bible hébraïque : ces trois auteurs étoient Claudius, Jablons, & Opitius. L'édition de Claudius fut publiée à Francfort en 1677, in -4°. On trouve au bas des pages les différentes leçons des premieres éditions : mais l'auteur ne paroît pas assez profond dans la maniere d'accentuer, sur-tout pour les livres de poésie ; & d'ailleurs cette édition n'ayant pas été faite sous ses yeux, fourmille de fautes. Celle de Jablonski parut à Berlin in -4°. en 1699. L'impression en étoit fort nette, & les caracteres très-beaux : mais quoique l'auteur prétendit s'être servi de l'édition d'Athias & de celle de Claudius, plusieurs critiques trouverent néanmoins la sienne trop ressemblante à l'édition in -4°. de Bomberg, pour ne le soupçonner pas de l'avoir suivie peut-être trop servilement. Celle d'Opitius fut aussi imprimée in -4°. à Keill en 1709 : mais la beauté du papier ne répondoit pas à celle des caracteres ; d'ailleurs l'éditeur ne fit usage que de manuscrits allemands, négligeant trop ceux qui sont en France, défaut qui lui étoit commun avec Claudius & Jablons. Ces bibles ont pourtant cet avantage, qu'outre les divisions, soit générales, soit particulieres, en paraskes & pemkim, selon la maniere des Juifs, elles ont encore les divisions en chapitres & en versets, suivant la méthode des Chrétiens ; aussi bien que les keri ketib, ou différentes façons de lire, & les sommaires en latin ; ce qui les rend d'un usage très-commode pour les éditions latines & les concordances. La petite bible in-seize de Robert Etienne est fort estimée par la beauté du caractere : on doit observer qu'il y en a une autre édition à Geneve qui lui est pareille, excepté que l'impression en est mauvaise, & le texte moins correct. On peut ajoûter à ce catalogue quelques autres bibles hébraïques sans points in -8°. & in -24. fort estimées des Juifs, non qu'elles soient plus exactes, mais parce que la petitesse du volume les leur rend plus commodes dans leurs synagogues & dans leurs écoles. Il y en a deux éditions de cette sorte, l'une de Plantin in -8°. à deux colonnes, & l'autre in -24 imprimée par Raphalengius à Leyde en 1610. On en trouve aussi une édition d'Amsterdam en grands caracteres, par Laurent, en 1631 ; & une autre in -12 de Francfort, en 1694, avec une préface de Leusden : mais elle est pleine de fautes.

  BIBLES GREQUES. Le grand nombre de bibles que l'on a publiées en grec, peut être réduit à trois ou quatre classes principales ; savoir celle de Complute ou d'Alcala de Henarès, celle de Venise, celle de Rome, & celle d'Oxford. La premiere parut en 1515 par les ordres du cardinal Ximenès, & fut insérée dans la bible polyglotte, qu'on appelle ordinairement la bible de Complute : cette édition n'est pas exacte, parce qu'en plusieurs endroits on y a changé la version des Septante, pour se conformer au texte hébreu. On l'a cependant réimprimée dans la Polyglotte d'Anvers, dans celles de Paris, & dans l'in -4°. connu sous le nom de bible de Vatable. V. POLYGLOTTE. La seconde bible grecque est celle de Venise qui parut en 1518, où le texte grec des Septante a été réimprimé conformément à ce qu'il étoit dans le manuscrit. Cette édition est pleine de fautes de copistes, mais aisées à corriger. On l'a réimprimée à Strasbourg, à Bâle, à Francfort, & en d'autres lieux, en l'altérant toutefois en quelques endroits pour suivre le texte hébreu. La plus commode de ces bibles est celle de Francfort, à laquelle on a ajoûté de courtes scholies dont l'auteur ne s'est pas nommé, mais qu'on attribue à Junius : elles servent à marquer les différentes interprétations des anciens traducteurs grecs. La troisieme est celle de Rome en 1587, dans laquelle on a inséré des scholies tirées des manuscrits grecs des bibliotheques de Rome, & recueillies par Pierre Morin. Cette belle édition fut réimprimée à Paris en 1628 par le P. Morin de l'Oratoire, qui y joignit l'ancienne version latine de Nobilius, laquelle dans l'édition de Rome étoit imprimée séparément avec les commentaires. L'édition greque de Rome se trouve dans la Polyglotte de Londres ; & on y a ajoûté en marge les différentes leçons tirées du manuscrit d'Alexandrie. On l'a aussi donnée en Angleterre in -4°. & in -12. avec quelques changemens. Bos l'a encore publiée en 1709 à Francker avec toutes les différentes leçons qu'il a pû recouvrer. Enfin la quatrieme bible greque est celle qu'on a faite en Angleterre d'après un exemplaire très ancien, connu sous le nom de manuscrit d'Alexandrie ; parce qu'il avoit été envoyé de cette ville. Elle fut commencée à Oxford par le docteur Grabe en 1707. Dans cette bible, le manuscrit d'Alexandrie n'est pas imprimé tel qu'il étoit, mais tel qu'on a cru qu'il devoit être ; c'est-à-dire, qu'on l'a changé aux endroits qui ont paru être des fautes de copistes, & que l'on a aussi changé les mots qui étoient de différens dialectes : quelques-uns ont applaudi à cette liberté ; d'autres l'ont condamnée, prétendant que le manuscrit étoit exact, & que les conjectures ou les diverses leçons avoient été rejettées dans les notes dont il étoit accompagné. Voyez SEPTANTE.

  BIBLES LATINES. Quoique leur nombre soit encore plus grand que celui des bibles greques, on peut les réduire toutes à trois classes ; savoir, l'ancienne vulgate, nommée aussi Itala, traduite du grec des Septante ; la vulgate moderne, dont la plus grande partie est traduite du texte hébreu ; & les nouvelles versions latines faites sur l'hébreu dans le xvj. siecle. De l'ancienne vulgate dont on se servoit dans la primitive Eglise, & sur-tout en occident, jusqu'après le tems du pape S. Grégoire le grand, il ne reste de livres entiers que les Pseaumes, le livre de la Sagesse, & l'Ecclésiaste, & des fragmens épars dans les écrits des Peres, d'où Nobilius a tâché de la tirer toute entiere ; projet qui a été exécuté par le P. Sabathier, bénédictin. On trouve un grand nombre d'éditions différentes de la vulgate moderne, qui est la version de S. Jérôme faite sur l'hébreu. Le cardinal Ximenès en fit insérer dans la bible de Complute, une qui est altérée & corrigée en plusieurs endroits. La meilleure édition de la vulgate de Robert Etienne, est celle de 1540, réimprimée en 1545, où l'on trouve en marge les différentes leçons des divers manuscrits dont il avoit pû avoir connoissance. Les docteurs de Louvain l'ont revûe, y ont ajoûté de nouvelles leçons inconnues à Robert Etienne : leur meilleure édition est celle qui contient à la fin les notes critiques de François Lucas de Bruges. Toutes ces corrections de la bible latine furent faites avant le tems de Sixte V. & de Clément VIII. depuis lesquels personne n'a osé faire un changement au texte de la vulgate, si ce n'est dans des commentaires & des notes séparées. Les corrections de Clément VIII. en 1592, sont celles que l'on suit dans toute l'Eglise catholique ; car de deux réformations qu'a fait ce pontife, on s'en est toûjours tenu à la premiere. Ce fut d'après elle que Plantin donna son édition, & toutes les autres furent faites d'après celle de Plantin ; desorte que les Bibles communes sont d'après les corrections de Clément VIII. Il y a un très-grand nombre de Bibles latines de la troisieme classe, faites depuis deux siecles, & comprenant les versions des originaux des Livres sacrés : la premiere est celle de Sanctez Pagninus, dominicain ; elle fut imprimée à Lyon in -4°. en 1528, & est fort estimée des Juifs. L'auteur la perfectionna, & l'on en fit à Lyon une belle édition in-fol. en 1542, avec des scholies sous le nom de Michael Villanovanus, auteur de ces scholies, que M. Chambers croit être Michel Servet, brûlé depuis à Geneve. Servet prit ce nom parce qu'il étoit né à Villa-nueva en Aragon. Ceux de Zurich donnerent aussi une édition in -4°. de la Bible de Pagninus, & Robert Etienne la réimprima in-fol. avec la vulgate en 1557. On en trouve encore une version de 1586 en quatre colonnes, sous le nom de Vatable, qu'on a insérée dans la Bible en quatre langues, de l'édition d'Hambourg. On range aussi au nombre des Bibles latines la version de Pagninus, corrigée ou plûtôt rendue littérale par Arias Montanus, avec l'approbation des docteurs de Louvain, insérée par ordre de Philippe II. dans la Polyglotte de Complute, & ensuite dans celle de Londres. Il y en a eu différentes éditions in-fol. in -4°. & in -8°. auxquelles on a ajoûté le texte hébreu de l'ancien Testament, & le grec du nouveau : la meilleure est celle de 1571, in-fol. Depuis la réformation les Protestans ont aussi donné plusieurs versions latines de la Bible : les plus estimées parmi eux, sont celles de Munster, de Léon Juda, de Castalion, & de Tremellius ; les trois dernieres ont été souvent réimprimées, & celle de Castalion l'emporte pour la beauté du latin, que quelques critiques trouvent pourtant trop affecté : sa meilleure édition est celle de 1573. La version de Léon Juda, corrigée par les théologiens de Salamanque, a été jointe à l'ancienne édition publiée par Robert Etienne, avec des notes de Vatable. Celles de Junius & de Tremellius sont préférées, sur-tout par les Calvinistes ; & il y en a un très-grand nombre d'éditions. On pourroit ajoûter pour quatrieme classe des Bibles latines, comprenant l'édition de la Vulgate corrigée sur les originaux, la Bible d'Isidore Clarius ou Clario, écrivain catholique, & évêque de Fuligno dans l'Ombrie. Cet auteur, peu content des corrections de l'ancien latin, a reformé cette derniere traduction aux endroits qu'il a crû mal rendus : son ouvrage, imprimé à Venise en 1542, fut d'abord mis à l'index, ensuite permis, & réimprimé à Venise en 1564, à l'exception de la préface & des prolégomenes. Plusieurs protestans ont suivi cette méthode. André & Luc Osiander entr'autres ont publié chacun une nouvelle édition de la Vulgate, corrigée sur les originaux.

  BIBLES ORIENTALES. On peut mettre à la tête des Bibles orientales la version samaritaine, qui n'admet de l'Ecriture que le Pentateuque. Cette version est faite sur le texte hébreu-samaritain, un peu différent du texte hébreu des Juifs, & dans une langue qui est à peu-près la même que la chaldaïque. Le pere Morin, de l'Oratoire, est le premier qui ait fait imprimer ce Pentateuque hébreu des Samaritains avec la version ; l'un & l'autre se trouvent dans les Polyglottes de Londres & de Paris. Les Samaritains ont outre cela une version arabe du Pentateuque, qui n'a point été imprimée, & qui est même fort rare. On en trouve deux exemplaires dans la bibliotheque du roi. L'auteur se nomme Abusaïd, & a ajoûté en marge quelques notes littérales. Ils ont aussi l'histoire de Josué, mais différente du livre de Josué que nous reconnoissons pour canonique, titre qu'ils n'accordent pas au livre qu'ils ont sous le même nom.

  BIBLES CHALDEENNES. Ce sont seulement des gloses ou des expositions que les Juifs ont faites lorsqu'ils parloient la langue chaldaïque. Ils les nomment targumim ou les paraphrases, parce qu'en effet ce ne sont point de pures versions de l'Ecriture. Les meilleures sont celle d'Onkelos, qui n'est que sur le Pentateuque, & celle de Jonathan, sur tous les livres que les Juifs appellent Prophetes, c'est-à-dire sur Josué, les Juges, les livres des Rois, les grands & les petits Prophetes. Les autres paraphrases chaldéennes sont la plûpart remplies de fables, on les a insérées dans la grande Bible hébraïque de Venise & de Bâle, mais on les lits plus aisément dans les Polyglottes, où l'on a mis à côté la traduction latine. Voy. TARGUM.

  BIBLES SYRIAQUES. En 1562 Jean Albert Widmanstadius fit imprimer à Vienne en Autriche tout le nouveau Testament en très-beaux caracteres syriaques ; & cette version a été insérée dans la Bible de Philippe II. avec la traduction latine. Gabriel Sionite a publié aussi à Paris en 1525 une très-belle édition des pseaumes en syriaque, avec une version latine. Quant à l'ancien Testament, les Syriens en ont deux sortes de versions : la premiere, faite sur le grec des Septante, n'a jamais été imprimée ; l'autre, qui a été prise sur le texte hébreu, a été imprimée pour la premiere fois dans la grande Bible de le Jay, & ensuite dans la Polyglotte d'Angleterre. Elle est en usage chez les chrétiens d'Orient, qui suivent le rit syrien.

  BIBLES ARABES, il y a un très-grand nombre de Bibles arabes, dont les unes sont à l'usage des Juifs dans les pays où ils parlent l'arabe, les autres à l'usage des chrétiens du Levant qui parlent cette langue. Les premieres ont toutes été faites sur l'hébreu, les autres sur d'autres versions, comme celles des Syriens sur le syriaque, lorsque cette derniere langue n'a plus été entendue du peuple ; celles des Cophtes sur leur langue naturelle, quoiqu'elle fût aussi bien entendue du peuple que des prêtres. En 1516 Augustin Justiniani, évêque de Nebis donna à Genes une version arabe du Pseautier, avec le texte hébreu & la paraphrase chaldaïque, en y ajoûtant les interprétations latines. La version arabe de toute l'Ecriture se trouve dans les Polyglottes de Paris & de Londres. Il y a une édition entiere de l'ancien Testament, imprimée à Rome en 1671 par ordre de la congrégation de propagandâ fide ; mais qu'on a voulu faire quadrer avec la Vulgate, & qui par conséquent n'est pas toûjours exactement conforme aux texte hébreu. Les Bibles arabes de l'Europe ne sont pas non plus tout-à-fait les mêmes que celles de l'Orient : plusieurs savans pensent que la version arabe du vieux Testament qui est imprimée dans les Polyglottes, est au moins en grande partie celle de Saadias Gaon, rabbin, qui vivoit au commencement du dixieme siecle ; & la raison qu'ils en donnent est qu'Aben Ezra, grand antagoniste de Saadias, cite quelques passages de cette version que l'on trouve dans les versions arabes des Polyglottes : mais d'autres pensent que la version arabe de Saadias ne subsiste plus. En 1622 Erpenius imprima un Pentateuque arabe, que l'on appelloit aussi le Pentateuque de Mauritanie, parce qu'il étoit à l'usage des Juifs de Barbarie ; la version en est très-littérale, & passe pour fort exacte. On a aussi publié les quatre Evangélistes en arabe, avec une version latine, in-fol. à Rome en 1591. Cette version a été réimprimée depuis dans les Polyglottes de Paris & de Londres, avec quelques changemens faits par Gabriel Sionite. Erpenius donna aussi à Leyde en 1616 un nouveau Testament arabe en entier, tel qu'il l'avoit trouvé dans un manuscrit.

  BIBLES COPHTES. Ce sont les Bibles des Chrétiens d'Egypte, qu'on appelle Cophtes ou Coptes, & qui sont écrites dans l'ancien langage de ce pays-là. Il n'y a aucune partie de la Bible imprimée en cophte ; mais il y en a plusieurs manuscrits dans les grandes bibliotheques, & sur-tout dans celle du roi. Cette ancienne langue cophte n'étant plus entendue depuis très-longtems par les Cophtes mêmes, ils lisent l'Ecriture dans une version arabe, comme on le voit par les Bibles cophtes manuscrites qui sont à la bibliotheque du roi.

  BIBLES ETHIOPIENNES. Les Ethiopiens ont aussi traduit quelques parties de la Bible en leur langue, comme les Pseaumes, les Cantiques, quelques chapitres de la Genese, Ruth, Joël, Jonas, Malachie, & le nouveau Testament ; qui ont été imprimés d'abord séparément, puis recueillis dans la Polyglotte d'Angleterre. Cette version a été faite sur le grec des Septante, peut-être même sur le cophte, qui a lui même été pris des Septante. Le nouveau Testament éthiopien, imprimé d'abord à Rome en 1548, est très-inexact : on n'a pas laissé que de le faire passer avec toutes ses fautes dans la Polyglotte de Londres.

  BIBLES ARMENIENNES. Il y a une très-ancienne version arménienne de toute la Bible, qui a été faite d'après le grec des Septante par quelques docteurs de cette nation dès le tems de S. Jean Chrysostome. Comme les exemplaires manuscrits coûtoient beaucoup, Oschan ou Uscham, évêque d'Uschouanch, un de leurs prélats, la fit imprimer en entier in -4°. à Amsterdam en 1664, avec le nouveau Testament in -8°. on avoit cependant imprimé long-tems auparavant le Pseautier arménien.

  BIBLES PERSANES. Quelques-uns des Peres semblent dire que toute l'Ecriture fut d'abord traduite en langue persane, mais il ne reste rien de cette ancienne version, qu'on suppose faite d'après celle des Septante. Le Pentateuque persan, imprimé dans la Polyglotte de Londres, est l'ouvrage de Rabbi Jacob, Juif persan. Dans la même Polyglotte se trouvent les quatre Evangélistes en persan, avec la traduction latine ; mais cette version paroît être très-moderne, peu exacte, & ne méritoit pas d'être publiée.

  BIBLES GOTHIQUES. On croit généralement que Ulphilas ou Gulphilas, évêque des Goths qui habitoient dans la Moesie, & qui vivoit dans le jv. siecle, fit une version de la Bible entiere pour ses compatriotes, à l'exception toutefois des livres des Rois ; qu'il ne voulut pas mettre entre les mains de cette nation assez belliqueuse par elle-même, craignant que les guerres & les combats dont il y est fait mention, ne l'excitassent à avoir toûjours les armes à la main, & à justifier cette conduite par l'exemple des anciens Hébreux. Quoiqu'il en soit on n'a plus rien de cette ancienne version que les quatre Evangélistes, qui furent imprimés in -4°. à Dordrecht en 1665, d'après un très-ancien manuscrit.

  BIBLES MOSCOVITES. La Bible moscovite est une Bible entiere en langue sclavone, faite sur le grec ; elle fut imprimée à Ostravie en Volhinie aux dépens de Constantin Basile duc d'Ostravie, pour l'usage des Chrétiens qui parlent le sclavon, dont la langue moscovite est un dialecte : on la nomme communément la Bible moscovite.

Le nombre des Bibles en langue vulgaire est si prodigieux, & d'ailleurs elles sont si connues, que nous n'avons pas jugé nécessaire d'en traiter expressement, Voyez le livre de Kortholtus, Allemand, intitulé de variis Bibliorum editionibus. R. Elias Levita ; le P. Morin ; Simon, Hist. critiq. du vieux & du nouv. Testam. Bibliot. des aut. ecclés. des trois prem. siec. par M. Dupin, tom. I. Bibliot. sacr. du P. le Long, & celle que dom Calmet a jointe à son dictionn. de la Bible. (G)

  * Comme nous ne nous sommes pas proposés seulement de faire un bon ouvrage, mais encore de donner des vûes aux auteurs pour en publier sur plusieurs matieres de meilleurs que ceux qu'on a, nous allons finir cet article par le plan d'un traité qui renfermeroit tout ce qu'on peut désirer sur les questions préliminaires de la Bible. Il faudroit diviser ce traité en deux parties : la premiere seroit une critique des livres & des auteurs de l'Ecriture sainte : on renfermeroit dans la seconde certaines connoissances générales qui sont nécessaires pour une plus grande intelligence de ce qui est contenu dans ces livres.

On distribueroit la premiere partie en trois sections : on parleroit dans la premiere, des questions générales qui concernent tout le corps de la Bible : dans la seconde, de chaque livre en particulier, & de son auteur : dans la troisieme, des livres cités, perdus, apocryphes, & des monumens qui ont rapport à l'Ecriture.

Dans la premiere de ces sections on agiteroit six questions. La premiere seroit des différens noms qu'on a donnés à la Bible, du nombre des livres qui la composent, & des classes différentes qu'on en a faites. La seconde, de la divinité des Ecritures, on la prouveroit contre les payens & les incrédules : de l'inspiration & de la prophétie ; on y examineroit en quel sens les auteurs sacrés ont été inspirés ; si les termes sont également inspirés comme les choses ; si tout ce que ces livres contiennent est de foi, même les faits historiques & les propositions de physique. La troisieme seroit de l'authenticité des Livres sacrés, du moyen de distinguer les livres véritablement canoniques d'avec ceux qui ne le sont pas ; on y examineroit la fameuse controverse des Chrétiens de la communion romaine & de ceux de la communion protestante, savoir si l'Eglise juge l'Ecriture ; on expliqueroit ce que c'est que les livres deutérocanoniques ; dans quel sens & par quelles raisons ils sont ou doivent être nommés deutérocanoniques. La quatrieme seroit des différentes versions de la Bible, & des diverses éditions de chaque version : on y parleroit par occasion de l'ancienneté des langues & des caracteres ; on en rechercheroit l'origine, on examineroit quelle a été la premiere langue du monde ; si l'hébraïque mérite cette préférence. S'il n'étoit pas possible de porter une entiere lumiere sur ces objets, on détermineroit du moins ce qu'on en voit distinctement ; on rechercheroit jusqu'où l'on peut compter sur la fidélité des copies, des manuscrits, des versions, des éditions, & sur leur intégrité ; s'il y en a d'authentiques outre la vulgate, ou si elle est la seule qui le soit ; on n'oublieroit pas les versions en langues vulgaires ; on examineroit si la lecture en est permise ou défendue, & ce qu'il faut penser de l'opinion qui condamne les traductions des Livres sacrés. La cinquieme seroit employée à l'examen du style de l'Ecriture, de la source de son obscurité, des différens sens qu'elle souffre, & dans lesquels elle a été citée par les auteurs ecclésiastiques ; de l'usage qu'on doit faire de ces sens, soit pour la controverse, soit pour la chaire ou le mistique ; on y discuteroit le point de conscience, s'il est permis d'en faire l'application à des objets profanes. La sixieme & derniere question de la section premiere de la premiere partie, traiteroit de la division des livres en chapitres & en versets, des différens commentaires, de l'usage qu'on peut faire des rabbins, de leur talmud, de leur gemare & de leur cabale ; de quelle autorité doivent être les commentaires & les homélies des peres sur l'Ecriture ; & de quel poids sont ceux qui sont venus depuis, & quels sont les plus utiles pour l'intelligence des Ecritures.

La seconde section seroit divisée en autant de petits traités qu'il y a de livres dans l'Ecriture : on en feroit l'analyse & la critique ; on en éclairciroit l'histoire ; on donneroit des dissertations sur les auteurs, les tems précis, & la maniere dont ils ont écrit.

La troisieme section comprendroit trois questions : la premiere, des livres cités dans l'Ecriture ; on examineroit quels étoient ces livres, ce qu'ils pouvoient contenir, qui en étoient les auteurs, enfin tout ce que les preuves & les conjectures en pourroient indiquer : la seconde, des livres apocryphes qu'on a voulu faire passer pour canoniques, soit qu'ils subsistent encore, ou qu'ils ayent été perdus, soit qu'ils ayent été composés par des auteurs Chrétiens, ou des ennemis de la religion : la troisieme, des monumens qui ont rapport à l'Ecriture, comme les ouvrages de Philon, de Josephe, de Mercure Trismegiste, & de plusieurs autres ; tels sont aussi les oracles des sibylles, le symbole des apôtres, & leurs canons.

Tel seroit l'objet & la matiere de la premiere partie ; la seconde comprendroit huit traités : le premier seroit de la Géographie sacrée : le second, de l'origine & de la division des peuples ; ce seroit un beau commentaire sur le chapitre X. de la Genese : le troisieme, de la chronologie de l'Ecriture, où par conséquent on travailleroit à éclaircir l'ancienne chronologie des empires d'Egypte, d'Assyrie, & de Babylone, qui se trouve extrèmement mêlée avec celle des Hébreux : le quatrieme, de l'origine & de la propagation de l'idolatrie ; celui-ci ne seroit, ou je me trompe fort, ni le moins curieux, ni le moins philosophique, ni le moins savant : le cinquieme, de l'histoire naturelle relative à l'Ecriture, des pierres précieuses dont il y est fait mention, des animaux, des plantes, & autres productions ; on rechercheroit quels sont ceux de nos noms auxquels il faudroit rapporter ceux sous lesquels elles sont désignées : le sixieme, des poids, des mesures, & des monnoies qui ont été en usage chez les Hébreux, jusqu'au tems de Notre-Seigneur, ou même après les apôtres : le septieme, des idiomes différens des langues principales, dans lesquels les livres saints ont été écrits ; des phrases poëtiques & proverbiales, des figures, des allusions, des paraboles ; en un mot, de ce qui forme une bonne partie de l'obscurité des prophéties & des évangiles : le huitieme seroit un abregé historique, qui exposeroit rapidement les différens états du peuple Hébreu jusqu'au tems des apôtres ; les différentes révolutions survenues dans son gouvernement, ses usages, ses opinions, sa politique, ses maximes.

Voilà une idée qui me paroît assez juste & assez étendue pour exciter un savant à la remplir. Tout ce qu'il diroit là-dessus ne seroit peut-être pas nouveau : mais ce seroit toûjours un travail estimable & utile au public, que de lui présenter dans un seul ouvrage complet, sous un même style, selon une méthode claire & uniforme, & avec un choix judicieux, des matériaux dispersés, & la plûpart inconnus, recueillis d'un grand nombre de savans.

Qu'il me soit permis de m'adresser ici à ceux qui n'ont pas de l'étendue de la Théologie, toute l'idée qu'ils en doivent avoir. Le plan que je viens de proposer a sans-doute de quoi surprendre par la quantité de matieres qu'il comprend ; ce n'est pourtant qu'une introduction à la connoissance de la religion : le théologien qui les possede ne se trouve encore qu'à la porte du grand édifice qu'il a à parcourir ? une seule these de licence contient toutes les questions dont je viens de parler. On se persuade faussement aujourd'hui qu'un théologien n'est qu'un homme qui sait un peu mieux son catéchisme que les autres ; & sous prétexte qu'il y a des mysteres dans notre religion, on s'imagine que toutes sortes de raisonnemens lui sont interdits. Je ne vois aucune science qui demande plus de pénétration, plus de justesse, plus de finesse, & plus de subtilité dans l'esprit, que la Théologie ; ses deux branches sont immenses, la scholastique & la morale ; elles renferment les questions les plus intéressantes. Un théologien doit connoître les devoirs de tous les états ; c'est à lui à discerner les limites qui séparent ce qui est permis d'avec ce qui est défendu : lorsqu'il parle des devoirs de notre religion, son éloquence doit être un tonnerre qui foudroye nos passions, & en arrête le cours ; ou doit avoir cette douceur qui fait entrer imperceptiblement dans notre ame des vérités contraires à nos penchans. Quel respect & quelle vénération ne méritent pas de tels hommes ! Et qu'on ne croye pas qu'un théologien, tel que je viens de le peindre, soit un être de raison. Il est sorti de la faculté de Théologie de Paris plusieurs de ces hommes rares. On lit dans ses fastes les noms célebres & à jamais respectables des Gersons, des Duperrons, des Richelieux, & des Bossuets. Elle ne cesse d'en produire d'autres pour la conservation des dogmes & de la morale du Christianisme. Les écrivains qui se sont échappés d'une maniere inconsidérée contre ce qui se passe sur les bancs de Théologie, méritent d'être dénoncés à cette faculté, & par elle au clergé de France : que pensera-t-il d'un trait lancé contre ce corps respectable, dans la continuation obscure d'un livre destiné toutefois à révéler aux nations la gloire de l'Eglise Gallicane, dont la faculté de Théologie est un des principaux ornemens ? Ce trait porte contre une these qui dure douze heures, & qu'on nomme Sorbonique : on y dit plus malignement qu'ingénieusement, que malgré sa longueur elle n'a jamais ruiné la santé de personne. Cette these ne tua point l'illustre Bossuet : mais elle alluma en lui les rayons de lumiere qui brillent dans ses ouvrages sur le mérite, sur la justification, & sur la grace. Elle ne se fait point, il est vrai, avec cet appareil qu'on remarque dans certains colléges : on y est plus occupé des bons argumens & des bonnes réponses, que de la pompe & de l'ostentation, moyen sûr d'en imposer aux ignorans : on n'y voit personne posté pour arrêter le cours d'une bonne difficulté ; & ceux qui sont préposés pour y maintenir l'ordre, sont plus contens de voir celui qui soûtient un peu embarrassé sur une objection très-forte qu'on lui propose, que de l'entendre répondre avec emphase à des minuties. Ce n'est point pour ébloüir le vulgaire que la faculté fait soûtenir des theses ; c'est pour constater le mérite de ceux qui aspirent à l'honneur d'être membres de son corps : aussi ne voit-on point qu'elle s'empresse à attirer une foule d'approbateurs ; tous les Licenciés y disputent indifféremment : c'est que ce sont des actes d'épreuve & non de vanité. Ce n'est point sur un ou deux traités qu'ils soûtiennent, les seuls qu'ils ayent appris dans leur vie ; leurs theses n'ont d'autres bornes que celles de la Théologie. Je sai que l'auteur pourra se défendre, en disant qu'il n'a rien avancé de lui-même ; qu'il n'a fait que rapporter ce qu'un autre avoit dit : mais excuseroit-il quelqu'un qui dans un livre rapporteroit tout ce qu'on a écrit de vrai ou de faux contre son corps ? Nous espérons que ceux à qui l'honneur de notre nation & de l'église de France est cher, nous sauront gré de cette espece de digression. Nous remplissons par-là un de nos principaux engagemens ; celui de chercher & de dire, autant qu'il est en nous, la vérité. Voyez FACULTE, LICENCE, THEOLOGIE.


  Encyclopédie de Diderot et d'Alembert

TARGUM, (Critique sacrée) c'est une paraphrase chaldaïque.

Les targums ou paraphrases chaldaïques sont des versions du vieux Testament, faites sur l'original, & écrites en chaldéen, qu'on parloit dans toute l'Assyrie, la Babylonie, la Mésopotamie, la Syrie & la Palestine. On se sert encore de cette langue dans les églises nestoriennes & maronites, comme on fait du latin dans celles des catholiques romains en Occident. Le mot targum ne veut dire autre chose que version en général ; mais parmi les Juifs ce terme est consacré, & marque toujours les versions chaldaïques, dont j'ai promis de parler avec recherche ; je vais remplir ma parole.

Ces versions furent faites à l'usage & pour l'instruction des juifs du commun, après le retour de la captivité de Babylone ; car quoique plusieurs des personnes de distinction eussent entretenu l'hébreu pendant cette captivité, & l'eussent enseigné à leurs enfans ; & que les livres de la sainte Ecriture qui furent écrits depuis ce retour, excepté quelques endroits de Daniel & d'Esdras, & le vers. 11. du x. ch. de Jérémie, furent encore écrits dans cette langue : cependant le peuple en général à force de converser avec les Babyloniens, avoit appris leur langue, & oublié la sienne propre. Il arriva de-là que quand Esdras lut la loi au peuple (Néhém. viij. v. 4. 8.) il lui fallut plusieurs personnes, qui sachant bien les deux langues, expliquassent au peuple en chaldaïque ce qu'il leur lisoit en hébreu. Dans la suite, quand on eut partagé la loi en cinquante-quatre sections, & que l'usage se fut établi d'en lire une toutes les semaines dans les synagogues, on employa la même méthode de lire d'abord le texte en hébreu, & d'en donner immédiatement après l'explication ou la traduction en chaldaïque. Dès que le lecteur avoit lu un verset en hébreu, un interprete, qui étoit auprès de lui, le mettoit en chaldaïque : & donnoit ainsi de verset en verset toute la traduction de la section au peuple.

Voilà ce qui fit faire les premieres traductions chaldaïques, afin que ces interpretes les eussent toutes prêtes. Et non-seulement on les trouva nécessaires pour les assemblées publiques dans les synagogues, mais très - commodes pour les familles, afin d'y avoir l'Ecriture dans une langue que le peuple entendît.

On ne fit d'abord des targums ou paraphrases chaldaïques que pour la loi, parce qu'on ne lisoit d'abord que la loi, ou les cinq livres de Moïse dans les synagogues ; ce qui dura jusqu'à la persécution d'Antiochus Epiphanes. Comme dans ce tems-là on commença à lire dans les synagogues les prophetes, il fallut nécessairement en faire des versions, tant pour l'usage public que pour celui des particuliers ; car puisque l'Ecriture est donnée aux hommes pour leur édification, il faut que les hommes l'aient dans une langue qu'ils entendent. De-là vient qu'à la fin toute l'Ecriture fut traduite en chaldaïque.

Cet ouvrage fut entrepris par différentes personnes & à diverses reprises par quelques-uns même dans des vues différentes ; car les unes furent faites comme des versions pures & simples, pour l'usage des synagogues, & les autres, comme des paraphrases & des commentaires, pour l'instruction particuliere du peuple ; tout cela fit qu'il se trouva quantité de ces targums assez différens les uns des autres ; de même il se rencontra de la différence entre les versions de l'Ecriture, qui se firent en grec dans la suite, parce que les auteurs de ces versions se proposoient chacun un différent but, comme l'octaple d'Origene le montroit suffisamment. Sans doute qu'il y avoit aussi autrefois un bien plus grand nombre de ces targums, dont la plûpart se sont perdus, & dont il n'est pas même fait mention aujourd'hui. On ne sait pas s'il y en a eu quelqu'un de complet, ou qui ait été fait sur tout le vieux Testament par la même personne ; mais pour ceux qui nous restent, ils sont de différentes mains ; l'un sur une partie, & l'autre sur une autre.

Il y en a huit, 1°. celui d'Onkelos, sur les cinq livres de Moïse ; 2°. Jonathan Ben-Uzziel, sur les prophêtes, c'est-à-dire, sur Josué, les Juges, Samuel, les Rois, Isaïe, Jérémie, Ezéchiel, & les xij. petits prophetes ; 3°. un autre sur la loi, attribué au même Jonathan Ben-Uzziel ; 4°. le targum de Jérusalem, aussi sur la loi ; 5°. le targum sur les cinq petits livres appellés megillotth ; c'est-à-dire, sur Ruth, Esther, l'Ecclésiaste, le cantique de Salomon & les lamentations de Jérémie ; 6°. le second targum sur Esther ; 7°. le targum de Joseph le borgne, sur Job, les pseaumes & les proverbes ; enfin, 8°. le targum sur les deux livres des chroniques.

Sur Esdras, Néhémie & Daniel, il n'y a point de targum. La raison qu'on en donne ordinairement, c'est qu'une grande partie de ces livres est déja en chaldaïque dans l'original, & n'a point par conséquent besoin de version chaldaïque. Et cela est vrai des livres de Daniel & d'Esdras ; mais il ne l'est pas de celui de Néhémie. Sans-doute qu'autrefois il y avoit des versions de l'hébreu de ces livres, qui aujourd'hui sont perdues. On a cru long-tems qu'il n'y avoit point de targum sur les chroniques non-plus, parce qu'on ne le connoissoit pas, jusqu'à ce que Beckius en a publié un à Augsbourg ; celui du premier livre, l'an 1680, & le targum du second, l'an 1683.

Comme le targum d'Onkélos est le premier en rang, parce qu'il est sur le pentateuque ; je crois que c'est aussi le premier composé, & le plus ancien de tous ceux qui sont parvenus jusqu'à nous. Le style de ce targum prouve aussi son antiquité ; car il approche le plus de tous de la pureté du chaldaïque de Daniel & d'Esdras, qui est ce que nous avons de plus ancien dans cette langue.

Le targum d'Onkélos est plutôt une version qu'une paraphrase ; en effet, il suit son origine mot-à-mot, & le rend pour l'ordinaire fort exactement. C'est sans comparaison le meilleur ouvrage de cette espece. Aussi les juifs l'ont-ils toujours préféré de beaucoup à tous les autres ; & ont-ils pris la peine d'y mettre les mêmes notes de musique, qui sont à l'original hébreu ; desorte qu'il se peut lire avec une espece de chant dans leurs synagogues, en même tems que l'original, & sur le même air, si cette espece de chant se peut appeller air. Elias le lévite nous apprend qu'on l'y lisoit alternativement avec le texte hébreu, de la maniere dont j'ai dit ci-dessus que cela se pratiquoit. Il faut remarquer que cet auteur est de tous les écrivains juifs qui ont traité de cette matiere, celui qui en parle le plus pertinemment. Au reste l'excellence & l'exactitude du targum d'Onkélos nous font juger que cet Onkélos étoit juifs. Il ne falloit pas moins pour réussir, comme il a fait dans un ouvrage si pénible, qu'un homme élevé dès l'enfance dans la religion & dans la théologie des juifs, & long-tems exercé dans leurs cérémonies & leurs dogmes, & qui possédât aussi parfaitement l'hébreu & le chaldéen, que cela étoit possible à un juif de naissance.

Le targum qui suit celui d'Onkélos, est de Jonathan Ben-Uzziel sur les prophetes. C'est celui qui approche le plus du premier pour la pureté du style : mais il n'est pas fait sur le même plan ; car au lieu que le targum d'Onkélos est une version exacte qui rend l'hébreu mot-à-mot, Jonathan prend la liberté de paraphraser, d'étendre & d'ajouter tantôt une histoire & tantôt une glose, qui ne font pas toujours beaucoup d'honneur à l'ouvrage ; en particulier son travail sur les derniers prophetes est encore moins clair, plus négligé & moins littéral que ce qu'il a fait sur les premiers. On appelle premiers prophetes le livre de Josué, les Juges, Samuël & les Rois ; & derniers prophetes Isaïe, Jérémie, Ezéchiel & les xij. petits prophetes.

Le troisieme targum, dans l'ordre où je l'ai placé, est celui qu'on attribue au même Jonathan Ben-Uzziel sur la loi ; mais le style de cet ouvrage prouve clairement qu'il n'est pas de lui ; car il est fort différent de celui de son véritable targum sur les prophetes que tout le monde lui donne ; & pour s'en convaincre, il n'y a qu'à comparer l'un avec l'autre avec un peu d'attention. Outre cela cette paraphrase s'étend bien davantage ; & est encore plus chargée de gloses, de fables, de longues explications, & d'autres additions, que n'est celle de Jonathan sur les prophetes. Mais ce qui prouve clairement que cette paraphrase est plus moderne, c'est qu'il est parlé de diverses choses dans ce targum, qui n'existoient pas encore du tems de Jonathan, ou qui n'avoient dumoins pas encore le nom qui leur est donné dans ce targum. Par exemple, on y voit les six ordres ou livres de la Misna, près de deux cent ans avant qu'elle fût composée par R. Judah. On y trouve aussi Constantinople & la Lombardie, dont les noms ne sont nés que plusieurs siecles après Jonathan.

On ne sait pas qui est le véritable auteur de ce targum, ni quand il a été composé. Il faut qu'il ait été long-tems dans l'obscurité parmi les juifs eux-mêmes ; car Elias le lévite, qui a fait le traité le plus étendu sur les paraphrases chaldaïques, ne l'a point connu ; puisqu'il parle de tous les autres, sans dire un seul mot de celui-ci ; & jamais on n'en avoit ouï parler avant qu'il parût imprimé à Venise, il y a environ deux siecles. Apparemment qu'on n'y mit le nom de Jonathan que pour lui donner du relief, & faire que l'ouvrage se débitât mieux.

Le quatrieme targum est aussi sur la loi, & écrit par un inconnu ; personne ne sait ni qui en est l'auteur, ni quand il a été composé. On l'appelle le targum de Jérusalem ; apparemment par la même raison qui a fait donner ce nom à un des talmuds ; c'est-à-dire, parce que c'est le dialecte de Jérusalem, car le chaldéen ou la langue d'Assyrie avoit trois dialectes. Le premier étoit celui de Babylone, la capitale de l'empire d'Assyrie. Le second dialecte est celui de Comagene ou d'Antioche, qu'on parloit dans toute l'Assyrie ; c'étoit dans ce dialecte qu'étoient écrites les versions de l'Ecriture & les liturgies des chrétiens de Syrie & d'Assyrie d'autrefois, & de ceux d'aujourd'hui - même ; sur - tout des Maronites, qui demeurent sur le Mont-Liban, où le syriaque est encore la langue vulgaire du pays. Le troisieme de ces dialectes est celui de Jérusalem, ou celui que parloient les juifs à leur retour de la captivité. Celui de Babylone & celui de Jérusalem s'écrivoient avec les mêmes caracteres ; mais les caracteres d'Antioche étoient différens ; & ce sont ceux que nous appellons syriaques.

Ce targum de Jérusalem n'est pas au reste une paraphrase suivie, comme le sont tous les autres. Elle n'est que sur quelques passages détachés, que l'auteur a cru avoir plus besoin d'explication que les autres. Tantôt il ne prend qu'un verset, ou même une partie de ce verset ; tantôt il en paraphrase plusieurs à la fois ; quelquefois il saute des chapitres entiers ; quelquefois il copie mot à mot le targum qui porte le nom de Jonathan sur la loi ; ce qui a fait croire à Drusius, que c'étoit le même targum.

Le cinquieme targum, est la paraphrase sur les livres qu'on appelle mégilloth : le sixieme, est la seconde paraphrase sur Esther : & le septieme, est la paraphrase sur Job, les Pseaumes & les Proverbes. Ces trois targums sont du style le plus corrompu du dialecte de Jérusalem. On ne nomme point les auteurs des deux premiers ; mais on prétend que pour le troisieme, il a été composé par Joseph le borgne, sans nous apprendre pourtant quand a vécu ce Joseph, ni quel homme c'étoit. Quelques juifs même assurent, que l'auteur de celui - ci est tout aussi peu connu que le sont ceux des deux précédens. Le second targum sur Esther est une fois aussi long que le premier, & semble avoir été écrit le dernier de tous ceux-ci, à en juger par la barbarie du style. Celui qui est sur le mégilloth, dont le premier sur Esther fait partie, parle de la misna & du talmud, avec l'explication. Si par-là il entend le talmud de Babylone, comme il n'y a pas lieu d'en douter, ce targum est écrit depuis le talmud dont il parle, c'est - à - dire, depuis l'an 500, qui est la plus grande antiquité qu'on puisse donner à la compilation du talmud de Babylone.

Le huitieme & dernier de ces targums, dans l'ordre où nous les avons mis, est celui qui est sur deux livres des chroniques ; & c'est celui qui a paru le dernier : car il n'étoit point connu jusqu'en l'an 1680, que Beckius en publia la premiere partie à Augsbourg sur un vieux manuscrit, & trois ans après la seconde. Jusques-là tous ceux qui avoient parlé des paraphrases chaldaïques, avoient insinué qu'il n'y en avoit jamais eu sur ces deux livres, excepté Walton, qui marque avoir ouï - dire, qu'il y avoit un targum manuscrit sur les chroniques dans la bibliotheque de Camdbrige ; mais cet avis ne lui vint qu'après que sa polyglotte fut achevée ; & cela fit qu'il ne se donna pas la peine de l'aller déterrer. On sait qu'effectivement parmi les livres d'Erpenius, dont le duc de Buckingham a fait présent à l'université d'Oxford, il y a une bible hébraïque manuscrite en trois volumes, qui a un targum ou paraphrase chaldaïque sur les chroniques ; mais cette paraphrase ne va pas plus loin que le 6. v. du ch. 23. du premier liv. & n'est pas trop suivie ; ce sont seulement quelques courtes gloses qu'on a mises par - ci par - là à la marge. Ce manuscrit a été écrit l'an 1347, comme cela paroît par un mémoire qui est à la fin ; mais il n'y a rien dans ce mémoire qui marque quand cette glose chaldaïque a été composée, ni par qui.

Les juifs & les chrétiens s'accordent à croire, que le targum d'Onkélos sur la loi, & celui de Jonathan sur les prophetes, sont du-moins aussi anciens que la venue de Jesus-Christ au monde. Les historiens juifs le disent positivement, quand ils rapportent que Jonathan étoit l'éleve le plus considérable que forma Hillel ; car Hillel mourut à-peu-près dans le tems de la naissance de N. S. & qu'Onkélos étoit contemporain de Gamaliel le vieux, sous qui saint Paul fit ses études. D'ailleurs ce témoignage est soutenu par le style de ces deux ouvrages, qui est le plus pur de tout ce qu'on a du dialecte de Jérusalem, & sans mélange des mots étrangers que les juifs de Jérusalem & de Judée adopterent dans la suite. Il est donc vraisemblable que l'un & l'autre targum ont été composés avant la venue de N. S. & que celui d'Onkélos est le plus ancien, parce que c'est le plus pur des deux.

La seule objection qu'on peut faire contre l'antiquité des targums d'Onkélos & de Jonathan, c'est que ni Origene, ni saint Epiphane, ni saint Jérôme, ni finalement aucun des anciens peres de l'Eglise n'en ont parlé ; mais cet argument négatif ne prouve rien, parce que les Juifs d'alors cachoient leurs livres & leur science autant qu'il leur étoit possible. Les rabbins même qui enseignerent l'hébreu à saint Jérôme, le seul des Peres qui ait étudié le chaldaïque, ne venoient chez lui qu'en cachette, & toujours de nuit, comme Nicodeme à J. C. craignant de s'exposer au ressentiment de leurs freres. Enfin les chrétiens ont été plus de mille ans sans connoître ces deux targums ; & à peine y a-t-il trois cent ans qu'ils sont un peu communs parmi nous.

Quant aux autres targums, ils sont incontestablement plus nouveaux que ceux dont nous venons de parler ; le style barbare le prouve en général ; & les fables tamuldiques dont ils sont remplis, justifient qu'ils n'ont paru qu'après le talmud de Jérusalem, ou même le talmud de Babylone, c'est-à-dire, depuis le commencement du quatrieme siecle, ou plutôt vers le commencement du sixieme.

Je ne saurois décider si ces targums d'Onkélos & de Jonathan étoient déja reçus & autorisés du tems de Notre Seigneur ; mais il est bien sûr qu'il y en avoit déja dont on se servoit, & en public, & en particulier, pour l'instruction du peuple, & qu'il y en avoit non - seulement sur la loi & sur les prophetes, mais sur tout le reste du vieux Testament, car les Juifs n'avoient jamais pratiqué la maxime de ne donner au peuple la parole de Dieu, que dans une langue inconnue. Dispersés parmi les Grecs, ils la lui donnoient en grec : dans les pays où le chaldéen étoit la langue vulgaire, ils l'avoient en chaldéen. Quand on fit lire à J. C. la seconde leçon dans la synagogue de Nazareth, dont il étoit membre, il y a beaucoup d'apparence que ce fut un targum qu'il eut : car le passage d'Isaïe, lxj. 1. tel qu'il se trouve dans S. Luc, iv. 18. n'est exactement ni l'hébreu, ni la version des septante : d'où l'on peut fort bien conclure, que cette différence venoit uniquement de la version chaldaïque dont on se servoit dans cette synagogue. Et quand sur la croix il prononça le pseaume xxij. v. j. eli, eli, lama sabachthani ? mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous délaissé ? ce ne fut pas l'hébreu qu'il prononça, ce fut le chaldéen ; car en hébreu il y a, eli, eli, lama azabtani ? & le mot sabachthani ne se trouve que dans la langue chaldaïque.

Les targums sont fort anciens parmi les Juifs après l'Ecriture sainte. Cela est bien certain par rapport à celui d'Onkélos & de Jonathan ; & quoique les autres ne soient pas, à beaucoup près, si anciens, il est pourtant vrai qu'ils sont presque tous tirés d'autres anciennes gloses, ou paraphrases chaldaïques, dont on s'étoit servi fort longtems avant que ceux-ci reçûssent la forme qu'ils ont aujourd'hui.

Il faut convenir que tous les targums en général servent à expliquer quantité de mots & de phrases hébraïques, qui, sans ce secours, embarrasseroient beaucoup aujourd'hui. Enfin ils nous transmettent plusieurs anciens usages & coutumes des Juifs, qui éclaircissent extrêmement les livres sur lesquels ils ont travaillé.

La meilleure édition des targums, est la seconde grande bible hébraïque de Buxtorf le pere à Bâle en 1620. Cet habile homme s'y est donné beaucoup de peine, non-seulement à publier le texte chaldaïque correct, mais il a poussé l'exactitude jusqu'à en corriger avec soin les points qui servent de voyelles. Ces targums s'écrivoient d'abord, aussi-bien que toutes les autres langues orientales, sans points-voyelles. Dans la suite, quelques juifs s'aviserent d'y en mettre ; mais comme ils s'en étoient assez mal acquités, Buxtorf entreprit de les corriger, suivant les regles qu'il se fit sur la ponctuation de ce qu'il y a de chaldaïque dans Daniel & dans Esdras. Quelques critiques prétendent que c'est trop peu que ce qui est dans ces deux livres, pour en former des regles pour toute la langue ; & que Buxtorf auroit mieux fait de n'y point toucher, & de les faire imprimer sans points : ensorte qu'on n'eût pour guide que les lettres alep, he, vau & jod, qu'on appelle matres lectionis. Mais Buxtorf connoissoit mieux ce qu'il falloit que ceux qui se mêlent de le critiquer. C'est l'homme de son siecle à qui le public ait le plus d'obligation en ce genre. Ses ouvrages sont savans & judicieux ; & son nom mérite d'être transmis avec honneur à la postérité. (Le Chevalier DE JAUCOURT. )


  Encyclopédie de Diderot et d'Alembert

  PENTATEUQUE, s. m. (Théolog.) composé de , cinq, & de , instrument, volume. C'est le nom que les Grecs, & après eux les Chrétiens, ont donné aux cinq livres de Moïse, qui sont un commencement de l'ancien Testament, savoir la Genèse, l'Exode, le Lévitique, les Nombres, & le Deutéronome, auxquels les Juifs donnoient par excellence le nom de loi ; parce que la partie la plus essentielle de ces livres contenoit la loi que Moïse reçut de Dieu sur le mont Sinaï.

Une possession immémoriale, & des raisons détaillées par les plus habiles commentateurs de l'Ecriture, prouvent que Moïse est l'auteur du Pentateuque. Nous ne nous arrêterons ici qu'aux raisons de quelques nouveaux critiques, tels que M. Simon & M. Leclerc, qui ont contesté cet ouvrage à Moïse. On trouve, disent-ils, dans le Pentateuque, plusieurs choses qui ne conviennent point au tems & au caractere de ce législateur. L'auteur, num. xij. parle très-avantageusement de Moïse : d'ailleurs il parle toujours en troisieme personne ; le Seigneur parla à Moïse & lui dit, &c. Moïse parla à Pharaon, &c. Quelle apparence que Moïse eût fait lui-même son éloge & n'eût pas parlé en premiere personne ; 2°. le récit de la mort de Moïse, qui se trouve à la fin des nombres, n'est certainement pas de ce législateur, non plus que le détail de ses funérailles, & la comparaison qu'on y voit entre lui & les prophetes ses successeurs ; 3°. on remarque dans le texte du Pentateuque quelques endroits défectueux, par exemple, Exode xij. 8. on voit que Moïse parle à Pharaon, sans que l'auteur marque le commencement de son discours. Le Pentateuque samaritain l'a suppléé, ce qu'il fait encore en beaucoup d'autres endroits : enfin on voit dans le Pentateuque des traits qui ne peuvent gueres convenir à un homme comme Moïse, né & élevé dans l'Egypte, comme ce qu'il dit du paradis terrestre, des fleuves qui l'arrosoient & qui en sortoient, des villes de Babylone, d'Arat, de Resen, de Chalamé, de l'or du Phison, du bdellium, & de la pierre de Sohem que l'on trouvoit en ces pays-là. Ces particularités, si curieusement recueillies, semblent, dit-on, prouver que l'auteur du Pentateuque étoit de-delà l'Euphrate : ajoûtez ce qu'il dit de l'arche de Noé, de sa construction, du lieu où elle s'arrêta, du bois dont elle fut bâtie, du bitume de Babylone, &c. Ces dernieres remarques ont fait croire à quelques-uns, que le lévite envoyé par Assaradon aux Cuthéens établis dans la Samarie, pourroit bien avoir composé le Pentateuque, & que les Juifs auroient pu le recevoir, avec quelques légeres différences, de la main des Samaritains : d'autres se sont imaginé que le Pentateuque, en l'état où nous l'avions, n'étoit que l'abrégé d'un plus grand ouvrage, composé par des écrivains publics, chargés de cette fonction chez les Juifs.

Dom Calmet, qui se propose ces objections dans son dictionnaire de la Bible, y répond par trois reflexions générales ; 1°. que pour débouter Moïse de la possession où il est depuis tant de siecles de passer pour l'auteur du Pentateuque, possession appuyée du témoignage de la synagogue & de l'Eglise, des écrivains sacrés de l'ancien & du nouveau Testament, de Jesus-Christ & des Apôtres, il faut certainement des preuves sans réplique & des démonstrations : or il est évident que les objections proposées sont fort au-dessous même de preuves solides ; car 2°. les additions, les transpositions, les omissions, les confusions qu'on lui reproche, & qu'on veut bien ne pas contester, ne décident pas que Moïse ne soit pas l'auteur du livre, elles prouvent seulement que l'on y a retouché quelque chose, soit en ajoutant, soit en diminuant. Dieu a permis que les livres sacrés ne soient pas exempts de ces sortes d'altérations qui viennent de la main des copistes, ou qui sont une suite de la longueur des siecles. Si une légere addition ou quelque changement fait au texte d'un auteur suffisoient pour lui ôter son ouvrage, quel écrivain seroit sûr de demeurer en possession du sien pendant un siecle ? 3°. Les systèmes de M. Leclerc & de M. Simon sont dénués de vraisemblance. Ces écrivains publics ne doivent leur existence qu'à l'imagination de M. Simon. Le prêtre ou le lévite envoyé par Assaradon aux Cuthéens, ne peut être l'auteur d'un livre cité dans plusieurs ouvrages qui passent constamment pour être antérieurs au tems de ce lévite. La loi a toujours été pratiquée depuis Moïse jusqu'à la captivité : elle étoit donc écrite : on en mit un exemplaire dans l'arche & il fut trouvé sous Josias : enfin les Juifs & les Samaritains avoient trop d'éloignement les uns pour les autres pour se communiquer leurs écrits sacrés : d'ailleurs on verra ci-dessous lequel du Pentateuque hébreu ou du Pentateuque samaritain est une copie de l'autre. Dictionn. de la Bible, tom. III. lettre P, pag. 161 & 162.

Mais l'aveu qu'on fait que les additions reprochées au Pentateuque sont d'Esdras, qui après la captivité retoucha & mit en ordre les livres saints, donnent matiere à une autre objection des incrédules : car, disent-ils ; si Esdras a ainsi travaillé sur les livres saints, quelle preuve a-t-on qu'il ne les ait pas notablement altérés, ou même totalement supposés ?

Abbadie répond à cette difficulté, 1°. que les pseaumes, les prophetes, les livres de Salomon rapportent une infinité de traits comme Moïse, & par conséquent que le Pentateuque subsistoit avant tous ces auteurs : 2°. qu'Esdras n'a eu nul intérêt, soit personnel, soit politique, de changer la forme des livres saints : 3°. qu'il ne l'a pas fait à l'égard de ceux de Moïse, parce que sa phrase & sa maniere d'écrire est toute différente de celle de Moïse, & que d'ailleurs s'il en avoit été ainsi, il leur auroit donné une meilleure forme, selon Spinosa même, qui accuse les livres de Moïse d'être mal écrits & mal digérés : on peut voir ces réponses étendues dans Abbadie, traité de la vérité de la Relig. chrétienne, tom. I. sect. 3. chap. xij. & xiij.

On distingue deux Pentateuques, ou plutôt deux fameuses éditions du Pentateuque, qui se sont longtems disputé la préférence, tant par rapport à l'ancienneté que par rapport au caractere : celui des Juifs appellé le Pentateuque judaïque ou hébreu, écrit en caractere chaldéen ou assyrien ; & celui des Samaritains, écrit en caractere samaritain ou phénicien : on soutient que l'un & l'autre est l'ancien Pentateuque hébraïque. A considérer le texte en général, ils sont assez conformes l'un à l'autre, puisqu'ils contiennent les passages dont nous avons parlé ci-dessus, attribués aux copistes, quoique le samaritain en contienne un ou deux qui ne se rencontrent point dans l'hébreu ; le premier est un passage qui se trouve dans le Deutéronome, xxvij. 4. où il est commandé de bâtir un autel & d'offrir des sacrifices sur le mont Ebal, ou plutôt sur le mont Garizim, ce qui est une interpolation manifeste, faite pour autoriser le culte des Samaritains, & montrer qu'il ne le cédoit point en antiquité au culte qu'on rendoit à Dieu dans le temple de Jérusalem. Voyez SAMARITAINS.

Cependant M. Whiston déclare qu'il ne voit pas la raison d'accuser de corruption sur ce point le Pentateuque samaritain, que ce reproche tombe plutôt sur le Pentateuque hébreu, & il soutient très-sérieusement que le premier est une copie très-fidele des livres de Moïse, qui vient originairement de la séparation des dix tribus, du tems de Jéroboam : mais le contraire est évident par les additions qu'on attribue à Esdras, qui vivoit plusieurs siecles après Jéroboam.

Mais la différence la plus sensible est dans les lettres ou caracteres. Le Pentateuque hébreu étant en caractere chaldéen ou assyrien, & le samaritain en ancien caractere phénicien ; il sembleroit par-là que ce dernier est plus ancien que le premier : mais M. Prideaux pense que le Pentateuque des Samaritains n'est qu'une copie tirée en d'autres caracteres, sur l'exemplaire composé ou réparé par Esdras ; 1°. parce que toutes les interprétations de l'édition d'Esdras s'y trouvent ; 2°. par l'inattention que l'on a eu d'y mettre des lettres semblables à celles de l'alphabet hébreu, qui n'ont rien de commun avec les lettres de l'alphabet samaritain, variations qui ne sont venues que de ce qu'on a transcrit le Pentateuque de l'hébreu vulgaire en samaritain, & non du samaritain en hébreu.

Ajoutez à cela que Mrs Simon, Allix, & plusieurs autres savans, prétendent que le caractere chaldéen ou assyrien a toujours été en usage parmi les Juifs, & que le samaritain ou ancien caractere phénicien n'avoit jamais été usité parmi eux avant la captivité, de quelque maniere que ce fût, ni dans les livres ni sur les médailles.

Usserius pense que le Pentateuque samaritain a été corrompu par un certain Dosithée, dont parle Origene, & M. Dupin croit que c'est l'ouvrage de quelque samaritain moderne qui l'a compilé de divers exemplaires des Juifs répandus dans la Palestine & dans la Babylonie, aussi bien que de la version des Septante, parce qu'il est quelquefois conforme à l'hébreu & quelquefois au grec ; mais il s'en éloigne aussi fort souvent. Le texte samaritain avoit été inconnu depuis le tems d'Origene & de saint Jérôme, qui en avoient quelquefois fait mention. Dans les derniers siecles on en rapporta quelques exemplaires d'Orient, & le pere Morin en fit imprimer un en 1631, qu'on trouve dans la Polyglotte de le Jai, & plus correct dans celle de Valton. La comparaison qu'on en a faite avec le texte hébreu, a fait penser à plusieurs savans qu'il étoit plus pur & plus ancien que celui-ci : de ce nombre sont le pere Morin & M. Simon. Le commun des théologiens pense que le Pentateuque samaritain & celui des Juifs ne sont qu'un seul & même ouvrage, écrit en la même langue, mais en caracteres différens ; & que les diversités qui se rencontrent entre ces deux textes, ne viennent que de l'inadvertance ou de la négligence des copistes, ou de l'affectation des Samaritains qui y ont glissé certaines choses conformes à leurs intérêts & à leurs prétentions ; que ces additions ont été faites après coup, & qu'originairement ces deux exemplaires étoient entierement conformes : suivant cela il faut dire que le Pentateuque des Juifs est préférable à celui des Samaritains, comme étant exemt des altérations qui se rencontrent dans ce dernier. Calmet, Dictionn. de la Bible, tom. III. lettre S, au mot Samaritain, pag. 454. dissert. sur le Pentateuque.

Nous terminerons cet article par le récit de ce que pratiquent les Juifs dans la lecture du Pentateuque. Ils sont obligés de le lire tout entier chaque année, & le divisent en paragraphes ou sections, qu'ils distinguent en grandes & petites. Les grandes comprennent ce qu'on a accoutumé de lire dans une semaine. Il y en a cinquante-quatre, parce que dans les années intercalaires des Juifs il y a ce nombre de semaines. Les petites sections sont divers endroits qui regardent certaines matieres. Les Juifs appellent quelques-unes de ces sections, soit grandes soit petites, sections ouvertes. Celles-là commencent par un commencement de ligne : si c'est une grande section, on y remarque trois fois la lettre phé, au-lieu que les petites n'ont qu'une lettre ; & ils nomment les autres sections fermées ; elles commencent par le milieu d'une ligne. Si elles sont grandes on y met trois samech, ou un seul si elles sont petites. Ces sections sont appellées du premier mot par lequel elles commencent : ainsi la premiere de toutes s'appelle bereschit, qui est le commencement de la Genèse. Chaque grande section se sous-divise en sept parties, parce qu'elles sont lues par autant de différentes personnes. C'est un prêtre qui commence, ensuite un lévite ; & dans le choix des autres lecteurs, on a égard à la dignité ou à la condition des gens. Après le texte de Moïse ils lisent aussi un paragraphe de la paraphrase d'Onkelos. On a fait une semblable division des livres prophétiques dont on joint la lecture à ceux de Moïse. Le pere Lami dont nous empruntons ceci ; pense que cette division est très-ancienne chez les Juifs, & qu'elle a donné lieu à celle que l'Eglise a faite des livres saints, dans les lectures distribuées qu'on en fait dans ses offices. Quoi qu'il en soit, elle a lieu parmi les Juifs, qui marquent exactement ces sections, tant du Pentateuque que des livres prophétiques, dans leurs Bibles & dans leurs Calendriers. Lami de l'Oratoire, Introduct. à l'Ecriture-sainte.


  Encyclopédie de Diderot et d'Alembert

  SAMARITAINS, (Hist. Critiq. sacrée) les Samaritains étoient des colonies de Babyloniens, des Cuthéens, & d'autres peuples, qu'Assaradon envoya pour repeupler la province de Samarie, dont Salmanasar avoit transporté le plus grand nombre des habitans au-delà de l'Euphrate du tems de la captivité des dix tribus.

Les Samaritains étoient payens, & ils continuerent à adorer leurs idoles, jusqu'à ce que pour se délivrer des lions, qui les incommodoient beaucoup, ils souhaiterent d'être instruits de la maniere de servir le Dieu d'Israël, espérant d'appaiser par ce moyen la colere du dieu du pays. Ils joignirent donc le culte du Dieu d'Israël à celui de leurs idoles, & de-là vient qu'il est dit dans l'histoire des rois, ch. xvij. v. 33. qu'ils craignoient Dieu, mais qu'ils adoroient en même tems leurs propres divinités.

Lorsque la tribu de Juda fut de retour de la captivité de Babylone, & que le temple eut été rebâti, tous les juifs s'engagerent par un accord solemnel, à renvoyer les femmes payennes qu'il y avoit parmi eux. Il se trouva que Manassé, sacrificateur juif, avoit épousé la fille de Sanballac, samaritain, & que n'étant pas d'humeur à se défaire de sa femme, Sanballac poussa les Samaritains à bâtir sur la montagne de Garizim, près de la ville de Samarie, un temple qui fût opposé à celui de Jérusalem, & il y établit pour sacrificateur Manassé son gendre.

La fondation de ce nouveau temple excita entre les Juifs & les Samaritains une grande dissension, qui s'accrut avec le tems, & dégénéra en une haine si furieuse, qu'ils se refusoient même de se rendre les uns aux autres les services de l'humanité la plus commune. Voilà pourquoi les Samaritains ne voulurent pas donner retraite à Notre Seigneur, quand ils s'apperçurent qu'il alloit adorer à Jérusalem ; deux de ses disciples, savoir Jacques & Jean, extrêmement piqués de cette incivilité, prirent feu, & par un zèle de bonne foi pour l'honneur de leur maître, & pour la sainteté de Jérusalem, ils vouloient se défaire incessamment de ces ennemis de Dieu & de Jesus-Christ, de ces adversaires de la vraie religion, de ces schismatiques ; car c'est ainsi qu'ils se traiterent les uns & les autres. Dans le trouble de leur colere, ils souhaitent que Notre Seigneur leur accorde le pouvoir de faire descendre le feu du ciel, pour consumer les Samaritains, comme avoit fait Elie autrefois en pareil cas, & même pas fort loin de l'endroit où ils se trouvoient alors.

Malgré l'injustice du procedé des Samaritains, & le grand exemple du prophete Elie, dont les deux apôtres se croyoient autorisés, Notre Seigneur censure paisiblement, mais d'une maniere aussi vive que forte, le zèle destructeur de ces deux apôtres : Vous ne savez, leur dit - il, de quel esprit vous êtes, car le fils de l'homme n'est pas venu pour perdre les ames, mais pour les sauver. Luc, IX. 55. Paroles admirables, qu'il ne faut jamais perdre de vue, parce qu'elles sappent de fond en comble toute intolérance dans le christianisme. Le fils de l'homme n'est pas venu pour perdre les ames, mais pour les sauver.

La religion des Samaritains, comme nous l'avons dit, fut d'abord la payenne ; ils adoroient chacun la divinité de leur pays ; l'Ecriture cite un grand nombre de ces divinités, comme Nerget, Nébahas, Thartac, Rempham ; ils mêlerent ensuite à ce culte prophane, celui du vrai Dieu, que le prêtre de Béthel leur apprit ; mais quand ils eurent tout-à-fait renoncé à l'idolâtrie, pour embrasser la loi du Seigneur, alors ils ne furent plus distingués des Juifs, que par trois articles sur lesquels ils différoient d'eux.

1°. Ils ne reconnoissoient que les cinq livres de Moïse pour vraiment canoniques. 2°. Ils rejettoient toutes sortes de traditions, & s'en tenoient à la parole écrite. 3°. Ils soutenoient qu'il falloit servir Dieu sur le mont Garizim, où les patriarches l'avoient adoré, au lieu que les Juifs vouloient qu'on ne lui offrît des sacrifices que dans le temple de Jérusalem. C'est principalement sur cette élévation d'autel contre autel, & de temple contre temple, qu'étoit fondée, l'antipathie de ces deux peuples. Les Juifs n'avoient point de plus forte injure à dire à un homme, que de l'appeller Samaritain. Jean, VIII. xlviij. Ceux-ci de leur côté, avoient tant de répugnance pour les Juifs, que nous avons vu qu'ils refuserent un jour de recevoir Jesus - Christ, parce qu'il paroissoit diriger ses pas du côté du temple de Jérusalem.

Les Juifs accusent les Samaritains de deux sortes d'idolâtrie sur le mont Garizim. L'une d'y avoir adoré l'image d'une colombe, & l'autre des théraphins, ou des idoles cachées dans cette montagne ; il est vrai que les Assyriens adoroient une de ces divinités, qui, selon Diodore, étoit Sémiramis, sous la figure d'une colombe ; & vraisemblablement les Samaritains mêlerent autrefois le culte de cette idole avec le culte du Dieu d'Israël ; mais ils ne l'ont jamais fait depuis.

Quant au second chef d'accusation des Juifs, il est encore vrai que Jacob ayant trouvé les théraphins ou les idoles que Rachel avoit volées à son pere, les lui ôta, & les cacha sous un chêne à Sichem, & que Sichem est au pié du mont Garizim ; mais les Samaritains n'adoroient que Dieu sur cette montagne, & depuis que Manassé leur eut apporté la loi de Moïse, ils ont toujours été jusqu'à nos jours des adorateurs du vrai Dieu.

Ils adoroient le vrai Dieu du tems de Jesus-Christ ; ils avoient en vénération les livres de Moyse qu'ils ont précieusement conservés ; ils en observoient exactement les loix, & attendoient le Messie comme les Juifs. C'est sans fondement qu'on leur a reproché de donner dans des erreurs grossieres sur la nature de Dieu, quoique peut - être il se trouvât du tems de Jesus - Christ quelque mêlange d'idolâtrie dans leur culte ; on peut du moins le conjecturer, sur ce que notre Sauveur leur reproche d'adorer ce qu'ils ne connoissoient pas. Jean, iv. 22.

Quoi qu'il en soit, les Samaritains d'aujourd'hui sont dans les mêmes sentimens que leurs peres, comme il paroît par les lettres écrites dans le dernier siecle à Scaliger, par les Samaritains d'Egypte & de Naplouse, & par celles qu'ils écrivirent depuis à leurs freres prétendus d'Angleterre.

Ceux qui seront curieux de plus grands détails sur la confession de foi des Samaritains modernes, les trouveront dans l'histoire des Juifs de M. Basnage, tom. II. part. j.

Pour ce qui concerne leur Pentateuque & leurs caracteres, Voyez PENTATEUQUE, SAMARITAIN, & SAMARITAINS, Caracteres (Le Chevalier DE JAUCOURT. )

  SAMARITAINS, caracteres, (Crit. sacr.) ce sont les vieux caracteres hébreux, avec lesquels les Samaritains écrivirent autrefois le Pentateuque, & dont ils se servent encore aujourd'hui ; ces sortes de caracteres sont affreux, & les plus incapables d'agrément de tous ceux qui nous sont connus. C'étoient les lettres des Phéniciens, de qui les Grecs ont pris les leurs ; le vieil alphabet ionien fait assez voir cette ressemblance, comme le montre Scaliger dans des notes sur la chronique d'Eusebe. Ce furent de ces vieilles lettres que se servirent les prophetes, pour écrire leurs ouvrages, & ce fut avec ces mêmes caracteres que le décalogue fut gravé sur les deux tables de pierre ; le nombre de vieux sicles juifs que nous avons encore, avec l'inscription samaritaine, Jérusalem la sainte, prouve assez l'antiquité de ces sortes de caracteres, auxquels les caracteres hébreux d'aujourd'hui succéderent après la captivité de Babylone ; ces derniers étoient les seuls que le peuple savoit lire alors ; & cette raison engagea Esdras à les employer. Tous les anciens le reconnoissent, Eusebe, S. Jérôme, les deux Talmuds le disent ; en un mot, c'est l'opinion de tous les savans juifs, & Cappel a fait un livre contre Buxtorf le fils, pour la confirmer. (D. J.)


 Encyclopédie de Diderot et d'Alembert

  ECRITURE-SAINTE, (Théol.) nom que les Chrétiens donnent aux livres canoniques de l'ancien & du nouveau Testament, inspirés par le S. Esprit. On l'appelle aussi l'Ecriture simplement, & par excellence, comme on dit la Bible, Biblia, les Livres par excellence.

On a déjà traité fort au long dans les volumes précédens, un grand nombre de questions concernant l'Ecriture-sainte, aux articles BIBLE, CANON, CANONIQUES, CHRONOLOGIE SACREE, DEUTEROCANONIQUES, &c. auxquels nous renvoyons les lecteurs, pour ne pas tomber dans des redites. Nous nous bornerons uniquement ici à quelques notions générales, communes à tous les livres dont la collection forme l'Ecriture-sainte, ou le canon des Ecritures ; savoir, I. à l'authenticité des Livres saints, II. à la divinité de leur origine, III. à la distinction des divers sens qui s'y rencontrent, IV. à l'autorité de l'Ecriture-sainte en matiere de doctrine.

I. L'authenticité des Livres saints n'a besoin d'autres preuves pour les Chrétiens, que le jugement & la décision de l'Eglise, qui, insérant ces Livres dans le canon ou catalogue des Ecritures, a déclaré avec une autorité suffisante pour les fideles, & sur des motifs bien fondés, que ces Livres avoient été inspirés, écrits par les auteurs dont ils portent le nom ; & qu'ils n'avoient été ni supposés dans leur origine, ni interpolés ou corrompus dans la suite des siecles. Mais cette assertion ne suffit pas contre l'incrédule, & il faut lui démontrer par les regles ordinaires de la critique, que ces Livres que nous nommons divins, n'ont été ni supposés ni altérés, & qu'ils ne sont point le pur ouvrage des hommes : sans cela, quelle force tous les argumens tirés des Livres saints, auront-ils aux yeux de l'homme disposé & même intéressé à tout contester ? La grande difficulté, c'est que ces Livres cités à tout propos, dit-il, par les Chrétiens & par les Juifs, en preuve du dogme ou de la morale reçûe chez les uns & chez les autres, ou chez ces deux peuples ensemble, n'ont jamais été connus ni conservés que chez eux ; qu'ils avoient trop d'intérêt à ne les pas diviniser, pour justifier des dogmes qui révoltent la raison, ou une morale contraire à l'humanité. Quel vestige, ajoûtent-ils, trouve-t-on dans l'antiquité prophane de ces Livres relégués dans un coin du monde, ou ensevelis dans l'obscurité du Judaïsme, & même du Christianisme naissant ? D'ailleurs, disent-ils, qui nous répondra que ces Livres tous divins dans leur origine, n'ont point été altérés par l'intérêt, la mauvaise foi, l'esprit de parti, & les autres passions des hommes ? manque-t-on d'exemples en ce genre ? Enfin ces écrits considérés en eux-mêmes, portent-ils l'empreinte & le sceau de la divinité ? le fond des choses, & le style, n'annoncent-ils pas suffisamment qu'ils sont le pur ouvrage des hommes, & même quelquefois d'écrivains assez médiocres ?

Ces difficultés méritent d'autant mieux une réponse solide, qu'on les lit ou qu'on les entend tous les jours proposer. Je dis donc en général à l'incrédule, qu'à moins de tomber dans un pyrrhonisme historique universel, il ne peut nier l'authenticité des Livres divins, parce qu'ils ont été conservés, non pas uniquement (remarquez ceci), mais singulierement, par une seule nation intéressée à les citer en confirmation de sa doctrine. Tout peuple policé n'a-t-il pas sa religion ? ne conserve-t-il pas dans ses archives, les titres & les monumens qui déposent en faveur de sa religion ? doit-il en aller chercher les preuves dans les actes publics d'une nation étrangere ou à lui inconnue ? & seroit-on recevable de dire à un Musulman que l'alcoran n'est pas authentique, parce que dès son origine les Mahométans en sont dépositaires, qu'ils le citent en preuve de leur doctrine, qu'ils le conservent avec respect, tandis qu'il est l'objet de la pure curiosité ou du mépris des sectateurs de toute autre religion ? Il n'y auroit sans doute ni équité ni justesse dans un pareil raisonnement, & il ne prouveroit nullement que l'alcoran n'a point été écrit par Mahomet, ou rédigé par ses premiers disciples. 2°. L'authenticité d'un livre, ou sa supposition, ne depend pas de la nature des choses qu'il contient ; vraies ou fausses, absurdes ou probables, claires ou obscures, mystérieuses ou intelligibles, cela ne fait rien à la question : il s'agit uniquement de décider par qui & en quel tems tel où tel ouvrage a été écrit. Dès qu'une tradition écrite & perpétuée d'âge en âge dans un peuple ou dans une société qui professe une religion quelconque, remonte jusqu'à l'origine de l'ouvrage, qu'elle en cite l'auteur, & qu'une foule d'écrivains déposent constamment en sa faveur, c'en est assez pour décider tout homme sensé. A-t-on jamais nié, par exemple, que Tite-Live ait écrit l'histoire qu'on lui attribue, quoiqu'elle renferme des traits merveilleux & incroyables, qu'il a plû des pierres, que des statues ont parlé, ou sué du sang, &c ? A-t-on révoqué en doute que Plutarque soit l'auteur des vies des hommes illustres, parce qu'il y narre des prodiges ou des faits qui choquent la vraisemblance, tels que les batailles de Marathon, de Platée, d'Orchomene, &c. où une poignée de monde a défait des armées innombrables, & jonché la terre de plus de cinquante mille morts, sans perdre plus de mille hommes ? La certitude morale n'étant fondée que sur l'uniformité des témoignages, les mêmes regles de critique qui prouvent l'autenticité des auteurs profanes, prouvent en faveur des écrivains sacrés. On sait quel succès a eu à cet égard la prétention d'un critique moderne, qui soûtenoit que tous les ouvrages profanes étoient des écrits supposés par des imposteurs. 3°. Quand les auteurs payens n'auroient fait nulle mention des Livres sacrés, ce silence ne formeroit qu'un argument négatif, qui ne balanceroit que très-foiblement la solidité des preuves positives. Mais il faut être bien peu versé dans l'étude de l'antiquité, pour avancer que les Livres divins, soit des Juifs, soit des Chrétiens, ont été inconnus aux Payens : car sans parler des Livres du nouveau Testament, dont Celse & Porphyre avoient entrepris une réfutation suivie, & que Julien, dans quelques-unes de ses lettres ; attribue sans détour aux Evangélistes ou aux autres Apôtres dont ils portent les noms ; arrêtons-nous aux Livres de l'ancien Testament ; & parmi ceux-ci, au plus ancien de tous, je veux dire le Pentateuque. Quelle foule d'écrivains profanes qui reconnoissent & l'existance de Moyse, & l'antiquité de ses Livres ! Tels sont Manethon prêtre d'Egypte, Cléodeme, Apollonius Molon, Cheremon Egyptien, Nicolas de Damas, Appion d'Alexandrie, contre lequel a écrit l'historien Josephe ; Philochore d'Athenes, Castor de Rhodes, & Diodore de Sicile, cités par S. Justin dans l'exhortation aux Grecs ; Ptolemée de Mendés, cité par S. Clément d'Alexandrie, lib. I. stromat. Eupoleme, Alexandre Polyhistor & Numénius, cités par Eusebe, liv. IX. de la préparat. évangel. Strabon, Géograph. liv. XVI. Juvenal, satyr. xjv. Tacite, hist. liv. V. Galien de Pergame, de different. pulsum. lib. III. & de usu partium, lib. XI. cap. xjv. Longin, traité du sublime, ch. vij. Chalcidius, Porphyre, Julien l'Apostat & divers autres, dont les textes sont rapportés par M. Huet dans sa démonstrat. évangel. ou par Grotius dans son excellent traité de la vérité de la religion chrétienne. L'allégation des incrédules, fondée sur le silence des écrivains profanes, est donc une allégation évidemment fausse ; mais quand on la supposeroit aussi fondée qu'elle l'est peu, elle ne prouveroit encore rien contre l'authenticité des divines Ecritures. 4°. Envain ajoute-t-on que ces Livres ont pû être altérés, corrompus ou falsifiés par l'intérêt, la mauvaise foi, l'esprit de parti, &c. cela, j'en conviens, peut arriver, & n'est pas même sans exemple pour un ouvrage obscur, indifférent, qui n'intéresse pas essentiellement toute une société : mais pour un ouvrage consigné dans les archives de la nation, distribué, pour ainsi dire, à tous les particuliers ; qui est tout-à-la-fois & le dépôt du dogme & le code des lois, comment pourroit-il être susceptible de corruption ou d'altération ? En effet, cette altération ou corruption seroit le résultat d'un complot de toute la société, ou l'exécution d'un projet formé par quelques particuliers : or l'un & l'autre sont impossibles. Choisissons pour exemple le Pentateuque. Le voilà reconnu du vivant de Moyse, pour un Livre divin. Supposons qu'après sa mort tout le peuple hébreu ait conspiré à interpoler ou à altérer ce Livre : ce peuple étoit donc bien mal habile, puisqu'il y a laissé subsister tout ce qui pouvoit le couvrir d'une éternelle infamie ; les crimes de ses peres, & ses propres attentats ; l'inceste de Juda, les cruautés des enfans de Jacob contre les Sichimites, leur perfidie & leur barbarie envers leur frere Joseph ; & après la sortie d'Egypte, leurs murmures contre Dieu dans le desert, leurs fréquentes révoltes & leurs séditions contre Moyse, leur penchant à l'idolatrie, leur opiniâtreté, & mille autres traits également deshonorans : voilà ce que la passion, l'intérêt & l'esprit de parti, pour peu qu'ils eussent été éclairés, n'auroient pas manqué de supprimer, du consentement général de la nation. La chose devint encore plus impossible depuis le schisme des dix tribus. Le royaume d'Israël & celui de Juda conservoient également le Pentateuque ; pour peu que l'une des deux nations eût voulu l'altérer, l'autre eût réclamé sur le champ, avec cette véhémence que donne la diversité d'opinions en matiere de religion. La même raison est d'un poids égal pour les tems qui suivirent la captivité. Les dix tribus qui étoient restées en Assyrie, & les nouveaux habitans de la Samarie, qui conservoient le Pentateuque écrit en anciens caracteres hébraïques, n'eussent pas manqué de convaincre Esdras d'imposture, s'il eût changé la moindre chose dans la nouvelle édition du Pentateuque, qu'il donna aux Juifs en lettres chaldéennes. L'altération du Pentateuque faite du consentement général de toute la nation juive, est donc une chimere. Il est encore plus insensé de prétendre qu'elle ait été l'ouvrage de quelques particuliers. De quelle autorité auroient-ils entrepris une pareille innovation ? personne n'auroit-il réclamé ? Par quelle voie auroient-ils sans contradiction altéré tous les exemplaires, tant ceux dont chaque citoyen étoit possesseur, que ceux qui étoient déposés dans les archives publiques, & notamment dans l'arche d'alliance ? Les mêmes raisons sont exactement applicables aux Livres du nouveau Testament : les églises qui en étoient dépositaires, n'auroient pû les falsifier d'un commun consentement, sans soûlever contr'elles les Hérétiques mêmes, qui dès le premier siecle de l'Eglise conservoient des exemplaires authentiques de ces Livres ; à plus forte raison les particuliers n'auroient-ils osé tenter une pareille innovation ; un cri général se seroit élevé contre un tel attentat, ainsi qu'il s'est pratiqué toutes les fois que les Juifs ou les Hérétiques ont voulu altérer tant soit peu le sens des Livres divins. C'est donc une these insoûtenable que celle de cette altération prétendue, dont on n'articule d'ailleurs ni le tems, ni le lieu, ni les auteurs, ni la maniere, & qui n'a d'autre fondement que la présomption avec laquelle on l'avance, soit quant au fond, soit quant aux circonstances. 5°. Enfin la difficulté tirée du style des Ecritures, n'est pas plus solide ; car, comme nous l'exposerons dans un instant, ou le S. Esprit, en inspirant les écrivains sacrés sur le fond des choses, les a laissés libres sur le choix des expressions, ou il les a inspirés également quant à l'un & à l'autre point : l'une & l'autre de ces opinions est libre ; les Interpretes & les Théologiens sont partagés à cet égard, sans que la foi périclite. Or dans l'un ou l'autre sentiment, les Ecritures sont à couvert des objections des incrédules : dans le premier elles sont divines quant à leur principe, & quant au fond des choses : dans le second elles le sont même quant au coloris dont les choses sont revêtues. Falloit-il, en effet, que pour en démontrer la divinité ou l'authenticité, tout ce que contiennent les divines Ecritures fût exprimé d'une maniere sublime ? nullement. Les mysteres sont exposés avec une sorte d'obscurité, parce qu'ils sont du ressort de la foi, & non de la raison ou de l'évidence. Les vérités de pratique sont exprimées d'une maniere claire, précise & sentencieuse, comme autant de préceptes ou de conseils qu'on a besoin de graver aisément dans sa mémoire, pour se les rappeller sur le champ. Les faits y sont racontés avec cette noble simplicité si connue des anciens, si propre à peindre sans prévention comme sans affectation, & si peu propre en même tems à masquer la vérité. Enfin quand il s'agit d'annoncer aux peuples leurs destinées, à Israël sa réprobation, à l'univers son libérateur, quels traits, quelles images dans les Prophetes ! A parler humainement, je demande à l'incrédule ce qu'il trouve de mieux dans les écrivains profanes, & si l'éloquence du cantique de Moyse, de David, d'Isaïe, de S. Jean-Baptiste, de Jesus-Christ, & de saint Paul, ne vaut pas bien l'atticisme ou l'urbanité de Platon, la véhémence de Démosthene, & l'élégance abondante de Ciceron. Il faut avoir des regles de goût bien peu sûres ou d'étranges préjugés pour admirer ces derniers, quand on traite les écrivains sacrés d'auteurs quelquefois médiocres. Mais nous examinerons encore cet article plus à fond dans un moment.

II. La solution de la question de la divinité des Ecritures dépend d'un seul point, du sentiment qu'on prend sur la maniere dont elles sont émanées de Dieu comme cause premiere ou efficiente, ou des hommes comme cause seconde ou instrumentale. Tous les chrétiens, en effet, conviennent que l'Ecriture sainte est la parole de Dieu, mais les Théologiens sont partagés sur la maniere que Dieu lui-même a choisi pour la transmettre aux hommes. Les uns prétendent que tous les livres de l'Ecriture ont été inspirés par le Saint-Esprit aux écrivains sacrés non-seulement quant au fonds & aux pensées, mais encore quant au style & aux expressions : d'autres soutiennent que l'inspiration s'est bornées aux pensées, sans s'étendre jusqu'au style que l'Esprit-Saint a laissé au choix des autres. D'autres théologiens modernes ont avancé sur la fin du seizieme siecle, qu'il suffisoit pour la divinité des Ecritures d'une simple direction ou assistance du Saint-Esprit ; mais que l'inspiration proprement dite, n'étoit nullement nécessaire pour toutes les sentences & vérités contenues dans les livres saints. Ils allerent plus loin & prétendirent qu'un livre, tel que peut être le second des Macchabées, écrit par une industrie humaine, devient écriture sainte, si le Saint-Esprit témoigne ensuite qu'il ne contient rien de faux. C'étoit réduire à bien peu de chose la divinité des Ecritures : aussi la faculté de théologie de Louvain s'éleva-t-elle contre cette doctrine qu'elle censura en 1588. Grotius n'admettoit dans les écrivains sacrés qu'un pieux mouvement, mais sans inspiration ni direction ou assistance. Spinosa dans son traité théologo-politique, chap. xj. & xij. ne reconnoît nulle inspiration, même dans les prophetes. M. Simon dans son histoire critique du nouveau Testament, chap. xxiij. & xxjv. s'est déclaré contre les docteurs de Louvain. Néanmoins il reconnoît que le Saint-Esprit est auteur de toute l'Ecriture-sainte, soit par l'inspiration, soit par un instinct ou secours particulier dont M. Simon n'a pas assez développé la nature : quoi qu'il en soit, il soûtient que l'esprit de Dieu a tellement assisté les auteurs sacrés, non-seulement dans les pensées, mais encore dans le style, qu'ils ont été garantis de toute erreur qui auroit pû venir de l'oubli ou du défaut d'attention. M. le Clerc a avancé sur l'origine des Ecritures un systeme hardi, & qui ne differe presqu'en rien de celui de Spinosa. Voici en substance ce qu'on en trouve dans un recueil de lettres imprimées sous le titre de Sentimens de quelques théologiens de Hollande, lettre xj. L'auteur anonyme (M. le Clerc) dont le sentiment est rapporté dans cette lettre, prétend qu'on ne doit reconnoître dans les écrivains sacrés aucun secours surnaturel ou assistance particuliere, à moins que ce ne soit dans des cas fort rares & fort singuliers. Il dit que les historiens sacrés n'ont eu besoin que de leur mémoire en employant d'ailleurs tout le soin & l'exactitude que l'on demande dans ceux qui se mêlent d'écrire l'histoire : à l'égard des prophetes, il reconnoît qu'il y a eu du surnaturel dans les visions dont ils ont été favorisés, & que le Seigneur leur a apparu pour leur manifester certaines vérités cachées, ou leur révéler quelques grands mysteres : mais il ne voit rien que de naturel dans la maniere dont les prophetes ont écrit leurs visions ; ils n'ont eu besoin, selon lui, que de leur mémoire pour se souvenir de ce qui leur avoit été montré pendant qu'ils veilloient, ou dans le sommeil. Il étoit inutile, ajoute-t-il, que leur mémoire fût aidée d'aucun secours surnaturel : on retient aisément ce qui a fait une impression vive sur l'imagination, & ce qui a été gravé profondément dans la mémoire ; les visions que Dieu accordoit aux prophetes produisoient naturellement ces effets. Cet auteur prétend encore que ce que les prophetes disoient naturellement & sans inspiration, étoit une véritable prophétie dans un autre sens, auquel le prophete ne faisoit aucune attention ; & il allegue en preuve l'exemple du grand-prêtre Caïphe, qui prophétisa contre son intention & sans pénétrer le sens de ce qu'il disoit, lorsqu'il proféra cette parole touchant Jesus-Christ, Il est expédient qu'un homme meure pour tout le peuple. Tel est le systeme de M. le Clerc.

Avant que d'entrer en preuve sur l'inspiration des Ecritures & sur son objet, il est bon d'expliquer quelques termes relatifs à cette matiere, & que nous avons déja employés, & de faire quelques distinctions nécessaires pour éviter la confusion des idées.

On entend par révélation la manifestation d'une chose inconnue, soit qu'on l'ait toûjours ignorée, soit qu'on l'ait oubliée après l'avoir connue.

L'inspiration est un mouvement intérieur du Saint-Esprit qui détermine un auteur à écrire & le conduit de telle maniere lorsqu'il écrit, qu'il lui suggere au moins les pensées, & le préserve de tout danger de s'écarter de la vérité.

L'assistance ou direction est un secours de Dieu, par lequel celui qui prononce sur quelques vérités de la religion ne peut s'égarer, ni se tromper dans la décision. C'est ce secours que les catholiques reconnoissent avoir été promis à l'Eglise, & qui la rend infaillible, lorsqu'elle décide dans les conciles généraux, ou que sans être assemblée elle donne son consentement à ce qui a été décidé par le saint siége ou dans quelque concile particulier ; comme il est arrivé à l'égard des décisions du second concile d'Orange sur les matieres de la grace.

Le pieux mouvement admis par Grotius & par d'autres, vient du ciel ; il excite l'auteur à écrire, & lui donne la pensée & la volonté de ne point se tromper de dessein prémédité, sans cependant qu'il soit assûré d'une protection spéciale qui le préserve de toute erreur.

On distingue dans l'Ecriture les choses & les termes qui énoncent les choses. Les choses contenues dans l'Ecriture sont des histoires, ou des prophéties, ou des doctrines ; & celles-ci sont ou philosophiques, qui ont pour objet le méchanisme ou la structure du monde ; ou théologiques, qui se divisent en spéculatives, quand elles ont Dieu pour objet, sans influer sur les moeurs, & en pratiques, quand elles ont pour objet les devoirs de l'homme. Les termes de l'Ecriture sont les paroles dont les auteurs sacrés se sont servis. L'ordre & la liaison des termes forment ce qu'on appelle le style des Livres saints.

Ces notions présupposées, les théologiens catholiques conviennent assez généralement que quant aux choses & aux pensées les Livres saints ont été divinement inspirés, ou que pour les écrire l'assistance & le pieux mouvement n'ont pas suffi aux écrivains sacrés, mais qu'il leur a fallu une inspiration proprement dite. Mais comme c'est un point qui n'est pas susceptible de démonstration par les seules lumieres de la raison, ils ont recours, pour le prouver, à l'autorité de l'Ecriture même, & à celle des peres. 1°. l'Ecriture se rend à elle-même ce témoignage qu'elle a été inspirée de Dieu. Toute Ecriture divinement inspirée, dit S. Paul, épit. jx. chap. iij. § 16, (en grec , communiqué par le souffle divin) est utile pour enseigner, &c. Il appelle encore l'Ecriture la parole de Dieu, les oracles de Dieu eloquia Dei, . De-là ces expressions si usitées dans les prophetes : factus est sermo Domini, factum est verbum Domini, haec dicit Dominus, &c. S. Pierre dit en particulier des prophéties dans sa seconde épitre, chap. j. §. 21. Ce n'a point été par la volonté des hommes que les prophéties nous ont été anciennement apportées, mais ç'a été par l'inspiration du Saint-Esprit que les saints hommes de Dieu ont parlé. La vulgate porte : Spiritu sancto inspirati, & on lit dans le grec , acti, impulsi, ce qui marque un mouvement d'un ordre superieur à la simple assistance ou direction, & au pieux mouvement imaginé, ou du moins soutenu par Grotius. 2°. Les textes des peres ne sont pas moins précis sur cette matiere. Les uns, tels qu'Athenagoras, saint Justin, Théophile d'Antioche, S. Irenée, Tertullien, Origene, Eusebe, &c. disent que les écrivains sacrés ont écrit par l'impulsion du Saint-Esprit, par l'inspiration du Verbe, qu'ils sont les organes de la Divinité : ils les comparent à des instrumens de musique qui ne rendent des sons que par le souffle du musicien qui les embouche, ou par l'impulsion de l'archet qui forme des vibrations sur leurs cordes. Les autres, tels que S. Gregoire de Nazianze, S. Basile, S. Gregoire de Nysse, S. Jerôme, S. Augustin, S. Gregoire-le-Grand, &c. disent que les auteurs sacrés ont été poussés par le souffle de Dieu, que l'Esprit saint est l'inspirateur des Ecritures, qu'il en est l'auteur, &c. On peut consulter les textes dans les peres mêmes ou dans les interpretes & les théologiens.

Mais, dit-on, est-il probable, n'est-il pas même indigne de la science infinie & de la majesté de Dieu, d'avancer qu'il a inspiré aux écrivains sacrés tant de choses peu exactes, pour ne pas dire absurdes, en fait de physique ? Quelle nécessité de recourir à l'inspiration pour les évenemens historiques, dont ces auteurs ont été témoins oculaires, ou qu'ils ont pu apprendre par une tradition écrite ou orale ?

C'est ici qu'il faut se rappeller les définitions que nous avons données des différentes sortes de secours que les Théologiens ont cru plus ou moins nécessaires aux écrivains sacrés pour composer les livres qui portent leurs noms, & les distinctions que nous avons mises entre les divers objets sur lesquels les plumes de ces écrivains se sont exercées. C'est ici, dis-je, qu'il faut bien discerner la révélation de la simple inspiration. Dieu, sans doute, a révélé aux prophetes les évenemens futurs, parce que la vûe de l'homme, foible & bornée, ne peut percer dans l'avenir, qui ne se dévoile qu'aux yeux de celui pour qui tout est present ; il leur a révélé ainsi qu'aux apôtres les vérités spéculatives, ou pratiques, qui devoient faire le fonds ou l'essence de la religion : mais pour ces connoissances de pure curiosité, dont la connoissance ou l'ignorance n'influe ni sur le bonheur ou le malheur réel des hommes, & dont l'acquisition ou la privation ne va point à les rendre meilleurs ; on peut assûrer sans crainte de déprimer la majesté de Dieu, ou de rien diminuer de sa bonté, qu'il n'a point révélé ces sortes d'objets aux écrivains sacrés. Le but des Ecritures étoit de rendre les hommes bons, vertueux, justes, agréables aux yeux de Dieu ; & que fait à cela tel ou tel système de physique ? D'ailleurs il n'est peut-être pas sûr que la physique de l'Ecriture en general, ne soit pas la vraie physique ; mais quelle qu'elle soit enfin, Dieu n'en a pas moins inspiré les écrivains sacrés sur ce qui concerne le sort des hommes, par rapport à l'éternité ; & il n'est pas démontré qu'ils soient dans l'erreur, même relativement aux connoissances philosophiques. Je dis la même chose des évenemens historiques. Non, sans doute, Moyse n'a pas eu besoin d'une révélation spéciale pour connoître & décrire les playes de l'Egypte, les campemens des Israélites dans le desert, les miracles que Dieu opéra par son ministere, les victoires ou les défaites de son peuple ; en un mot toutes les merveilles de sa mission & de la législation. S. Luc en écrivant les actes des apôtres, atteste à son ami Théophile, qu'après avoir été informé très-exactement, & depuis leur premier commencement, des choses qu'il va décrire, il doit lui en représenter toute la suite, afin qu'il connoisse la vérité de tout ce qui a été annoncé. S. Jean ne dit-il pas également : épit. 1. c. j. §. 1. Ce que nous avons entendu, ce que nous avons vû de nos propres yeux, ce que nos mains ont touché du Verbe de vie, nous vous l'attestons ou nous vous l'annonçons. Le témoignage oculaire, auriculaire, ou fondé sur des traditions écrites ou orales, n'exclut donc que la nécessité ou la réalité d'une révélation, & nullement celle d'une inspiration, qui déterminât la volonté de l'écrivain sacré, & qui en le préservant de tout danger de s'écarter de la vérité, lui suggérât au moins les pensées qui forment le fonds de son ouvrage.

Je dis au moins les pensées ; car M. l'abbé de Vence, connu par son érudition, dans une dissertation sur l'inspiration des Livres saints, imprimée à la tête de la nouvelle édition de la traduction de la bible par le pere des Carrieres, soûtient que nonseulement les choses contenues dans les Livres saints, mais encore les expressions dont elles sont revêtues, ont été inspirées par le Saint-Esprit. Ce sentiment a ses défenseurs, & voici les principales raisons sur lesquelles l'appuie M. l'abbé de Vence. 1°. Que les textes de l'Ecriture & des peres ne distinguant point entre les pensées & les expressions, lorsqu'il s'agit de l'inspiration des Livres saints, on peut en conclure que les termes qu'ont employés les auteurs sacrés ne leur ont pas été moins suggérés par le Saint-Esprit, que les pensées ou les choses énoncées par ces termes. 2°. Qu'on peut dire qu'à l'égard du style, tous les prophetes & les écrivains sacrés sont égaux, & qu'il n'est pas vrai que l'un écrive plus élégamment que l'autre, s'il ne s'agit que de se servir des termes qui sont propres à exprimer les choses qu'ils ont dessein d'écrire. 3°. La vraye éloquence, dit l'auteur que nous analysons, " consiste proprement dans les idées plus élevées, dans les pensées plus sublimes, & dans les figures de l'art, qui ne peuvent être séparées des pensées. Or il est certain que les pensées des auteurs sacrés sont inspirées : ainsi le raisonnement qu'on tire de la difference du style de ces auteurs, regardé du côté de l'éloquence, ne prouve rien contre le sentiment de ceux qui croyent que les termes mêmes ont été inspirés. Dans Amos, par exemple, ce n'est point le mauvais choix des mots & des termes qui a fait dire à S. Jerôme que ce prophete étoit grossier & peu instruit pour la parole : c'est à cause de ses comparaisons tirées de choses assez basses & communes, ou bien parce qu'il n'a pas des idées si nobles ni si élevées que le prophete Isaïe. Or tout cela consiste dans des pensées, & il n'y en a aucune qui ne soit digne de l'esprit de Dieu qui les a inspirées. Si quelques-unes nous paroissent moins nobles ou plus communes, c'est par goût & selon nos idées que nous en jugeons ". Mais cela peut-il faire une regle, pour dire que l'une est plus digne de Dieu que l'autre ?

Les défenseurs du même sentiment citent en leur faveur des textes précis de S. Chrysostome, de S. Basile, de S. Augustin, de Théodoret & de saint Bernard, qui disent expressément que les écrivains sacrés ont été les plumes de l'Esprit-Saint, qu'ils ont écrit, pour ainsi parler, sous sa dictée, & qu'il n'y a pas dans l'Ecriture une lettre, une syllabe qui ne renferme des mysteres ou des trésors cachés : d'où ils concluent que le style des livres saints n'est pas moins inspiré que le fond des choses.

A ces autorités & à ces raisonnemens, les partisans de l'opinion contraire, soûtenue d'abord dans le jx. siecle par Agobard archevêque de Lyon, opposent l'autorité de l'Ecriture, des peres, & des argumens dont nous allons donner le précis.

I. L'auteur du second livre des Macchabées assûre qu'il n'est que l'abréviateur de l'ouvrage de Jason le Cyrénéen, qui comprenoit cinq livres ; que la rédaction de cet ouvrage lui a coûté beaucoup de travail. Il prie ses lecteurs de l'excuser s'il n'a pas atteint la perfection du style historique : donc le Saint-Esprit ne lui a pas inspiré les termes qu'il a employés. De simples copistes à qui l'on dicte, ne peuvent faire sonner bien haut leur travail, ni exagérer leur peine. Dans l'hypothèse de l'inspiration, étendue jusqu'aux termes de l'Ecriture, l'excuse que demande l'auteur du second livre des Macchabées est injurieuse au Saint-Esprit, qui est infaillible, à qui les expressions propres ne manquent jamais, & qui n'a pas besoin qu'on excuse la foiblesse de son génie ou celle de son langage.

II. Origenes, S. Basile, S. Grégoire de Nazianze, & S. Jerôme ont remarqué qu'il y avoit dans l'évangile des fautes de langage ; ils ne les attribuent point au S. Esprit, mais aux apôtres, qui, nés ignorans & grossiers, ne se piquoient point d'écrire ou de parler élégamment. Imperitus sermone sed non scientiâ, disoit de lui-même S. Paul, quoiqu'il eût été instruit dans toutes les doctrines des Juifs aux piés de Gamaliel. Le S. Esprit a donc laissé à ces écrivains le choix des expressions.

III. Si l'Esprit saint avoit dicté aux historiens sacrés le style qui forme leurs écrits, pourquoi rapportent-ils en différens termes, qui reviennent au même sens, la substance des mêmes faits ? S. Augustin en donne la raison, lib. III. de consensu evangelist. cap. xij. Ut quisque evangelistarum meminerat, dit ce pere, & ut cuique cordi erat, vel brevius vel prolixius eamdem explicare sententiam manifestum est. Ils ont donc été libres sur le choix des termes & sur leur construction.

IV. S. Paul cite quelquefois les propres paroles des poëtes profanes, pourquoi n'auroit-il pas employé son propre style pour écrire ses épîtres ? Et en effet, suivant la différence des matieres ne portent-elles pas une empreinte différente ? Le mystere de la prédestination dans les épîtres aux Romains & aux Ephésiens, & celui de l'Eucharistie dans la premiere aux Corinthiens, sont bien d'un autre ton de couleur, s'il est permis de s'exprimer ainsi, que les conseils qu'il donne à Tite & à Timothée. Il assortissoit donc son style aux matieres.

V. Et c'étoit le grand argument d'Agobard, dans sa lettre à Fredegise abbé de S. Martin de Tours. Le style de tous les prophetes n'est pas le même : celui d'Isaïe est noble & élevé, celui d'Amos au contraire est bas & rampant. Ils annoncent l'un & l'autre la chûte du royaume de Juda, mais chacun d'eux s'exprime d'une maniere bien différente. On trouve dans Amos des expressions populaires & proverbiales, parce qu'il étoit berger. L'éloquence & la noblesse du style se manifestent par-tout dans Isaie, parce qu'il étoit prince du sang de David, & qu'il vivoit à la cour des rois de Juda. Or si le S. Esprit eût dicté à ces deux prophetes jusqu'aux expressions qu'ils ont employées, il pouvoit faire parler Amos comme Isaïe, puisque cet esprit divin délie la langue des muets, & peut rendre éloquente la bouche même des enfans. La diversité du style des prophetes est donc une preuve sensible que Dieu leur a laissé le choix des expressions, selon la diversité de leurs talens naturels. Il faut pourtant avoüer à l'égard des prophetes, que quelquefois le S. Esprit leur a dicté certaines expressions, comme lorsqu'il a révélé à Isaïe le nom de Cyrus très-longtems avant la naissance de ce conquérant.

On peut consulter sur cette matiere tous les interpretes & commentateurs de l'Ecriture, entr'autres la dissertation de M. l'abbé de Vence, le dictionnaire de la bible de Calmet au mot Inspiration, & l'introduction à l'Ecriture-sainte du P. Lamy.

III. Les interpretes distinguent deux sortes de sens dans l'Ecriture ; un sens littéral & historique, & un sens mystique, spirituel & figuré.

1°. On entend par sens littéral & historique, celui qui résulte de la force des termes dont les auteurs sacrés se sont servis.

Le sens littéral se soûdivise en sens propre & en sens métaphorique.

Le sens littéral propre est celui qui résulte de la force naturelle des termes, & qui conserve aux expressions leur signification grammaticale : l'Ecriture, par exemple, dit (Matt. chap. iij.) que Jesus-Christ a été baptisé par S. Jean dans le Jourdain. Le sens littéral & propre de ce passage, c'est qu'un homme appellé Jean, a réellement plongé Jesus-Christ dans le fleuve appellé Jourdain. Voyez SENS.

Le sens littéral métaphorique est celui qui résulte des termes, non pris dans leur signification naturelle & grammaticale, mais pris selon ce qu'ils signifient, ce qu'ils représentent, & ce qu'ils figurent dans l'intention de ceux qui s'en servent. L'Ecriture (S. Jean, ch. j. vers. 29.) nomme Jesus-Christ agneau ; le terme agneau, pris en lui-même, présente à l'esprit l'idée d'un animal propre à être coupé & mangé. Or il est visible que cette signification ne convient pas au terme agneau appliqué à Jesus-Christ : on doit donc le prendre dans un autre sens. L'agneau est le symbole & l'emblême de la douceur. Jesus-Christ étoit la douceur par essence, & c'est précisément à cause de cette prérogative, que les auteurs sacrés lui ont donné par métaphore la dénomination d'agneau. On lit dans les livres saints (Exod. ch. xxxiij. vers. 31. Job, ch. x. v. 8.) que Dieu a des mains, des yeux, &c. ces termes pris en eux-mêmes, représentent des membres composés d'os, de chair, de fibres, de tendons, &c. la raison découvre d'elle-même qu'ils ne peuvent avoir ce sens lorsqu'ils sont appliqués à Dieu, puisqu'il est un être purement spirituel. Les yeux sont l'emblême de la science, & la main est celui de la toute-puissance. Or c'est précisément à cause de cette analogie, que l'Ecriture donne à Dieu par métaphore des mains & des yeux. Voyez METAPHORE & METAPHORIQUE.

2°. On entend par sens mystique, spirituel, & figuré, celui qui est caché sous l'écorce du sens littéral qui résulte de la force naturelle des termes. Un passage a un sens mystique, spirituel & figuré, quand son sens littéral cache une peinture mystérieuse & quelqu'évenement futur, ou, ce qui revient au même, quand son sens littéral présente à l'esprit quelqu'autre chose que ce qu'il présente de lui-même & du premier coup d'oeil. Voyez MYSTIQUE, FIGURE.

Le sens mystique se soûdivise en allégorique, en tropologique ou moral, & en anagogique.

Le sens mystique allégorique est celui qui, caché sous le sens littéral, a pour objet quelqu'évenement futur qui regarde Jesus-Christ & son Eglise. L'Ecriture (Genes. chap. xxij. v. 6.) nous apprend qu'Isaac porta sur ses épaules le bois qui devoit servir à son sacrifice. Ce fait, selon les figuristes, dans l'intention même du Saint-Esprit, est une image parlante du mystere de la passion du Sauveur. Voyez ALLEGORIE & ALLEGORIQUE.

Le sens mystique tropologique ou moral est celui qui, caché sous l'écorce de la loi, a pour objet quelque vérité qui intéresse les moeurs & la conduite des hommes (voyez MORAL & TROPOLOGIQUE). C'est dans ce sens que la loi (Deuter. xxv. vers. 4.) qui défend de lier la bouche du boeuf qui foule le grain, marque dans l'intention du saint-Esprit, l'obligation où les Chrétiens sont de fournir aux ministres de l'évangile, tout ce qui leur est nécessaire pour leur subsistance.

Le sens mystique anagogique est celui qui, caché sous le sens littéral, a pour objet les biens célestes & la vie éternelle. Les promesses des biens temporels, selon les Figuristes, ne sont dans l'intention du Saint-Esprit, que des images & des emblêmes des biens spirituels. Voyez ANAGOGIE & ANAGOGIQUE.

De la distinction de ces divers sens, il résulte qu'on peut interpréter différemment les Ecritures : mais il y a en cette matiere deux excès à éviter ; l'un, de se borner au sens littéral, sans vouloir admettre aucun sens spirituel & figuré ; l'autre de vouloir trouver des figures dans tous les textes des livres saints. Le milieu qu'il faut tenir entre ces deux écueils, est de reconnoître par-tout un sens littéral dans l'Ecriture, & d'admettre des sens figurés dans quelques-unes de ses parties.

Que l'Ecriture ait un sens littéral, c'est une vérité facile à démontrer par la nature des choses qu'elle renferme & par leur destination. L'Ecriture contient l'histoire du peuple de Dieu & de sa religion ; & des vérités dogmatiques, soit de spéculation, soit de pratique : sa destination est de regler la croyance & les moeurs des hommes, & de les conduire à leur terme, à l'éternité. Or tout cela exige de la part d'un législateur infiniment sage, que ses mysteres, ses volontés, ses lois, les prophéties qui attestent sa toute-science, les miracles qui confirment la vérité de sa religion, soient exprimés dans un sens littéral, qui résulte de la propriété des termes qui en forment le style, sans quoi ses leçons deviendroient inutiles & infructueuses, pour ne rien dire de plus, puisque d'un côté l'obscurité de l'ouvrage, & de l'autre la curiosité & le fanatisme autoriseroient l'imagination à y trouver tout ce qu'il lui plairoit.

Mais que ce sens littéral renferme quelquefois un sens mystique, c'est ce que nous prouverions encore aisément par plusieurs exemples de l'Ecriture : nous n'en choisirons qu'un. Ces paroles du pseaume cjx. le Seigneur a dit à mon Seigneur, asseyez-vous à ma droite, s'entendent à la lettre de David, lorsqu'il désigna Salomon pour son successeur ; cependant elles ont un sens spirituel, plus sublime & plus relevé, puisqu'elles doivent aussi s'entendre du Messie, qui, quoique fils de David selon la chair, devoit être appellé son Seigneur, selon l'esprit, c'est-à-dire respectivement à sa nature divine, ainsi que Jesus-Christ l'apprit aux Juifs : Quomodo ergò David in spiritu vocat eum Dominum, dicens, dixit Dominus Domino meo, &c. Néanmoins de ce qu'il y a plusieurs sens mystiques & spirituels dans l'Ecriture, on en conclueroit mal que toutes les phrases & les parties de l'Ecriture renferment toûjours un pareil sens.

De cette derniere prétention est né le système des Figuristes, sous prétexte que Jesus-Christ est prédit & figuré dans les Ecritures, & que ce sont elles qui rendent témoignage de lui, selon S. Jean, ch. v. vers. 45 ; que les prophéties ont été accomplies en J. C. que, selon S. Paul aux Romains, ch. x. vers. 4, Jesus-Christ est la fin & le terme de la loi ; que, selon le même apôtre aux Corinthiens, épit. I. chap. x. vers. 11, tout ce qui arrivoit aux anciens Juifs n'étoit qu'une figure, un emblême de ce qui devoit s'accomplir en Jesus-Christ & dans la loi nouvelle : haec autem omnia in figurâ contingebant illis. Enfin, sous prétexte que suivant la doctrine constante des Peres, la lettre tue, & qu'on demeure dans la mort avec les Juifs, lorsqu'on s'arrête à l'écorce de l'Ecriture ; que l'Esprit vivifie, & qu'il faut avoir recours à l'intelligence spirituelle & au sens figuré : sous ce prétexte, dis-je, les Figuristes soûtiennent que tout est symbolique ou allégorique dans les Ecritures.

Mais outre que l'absurdité de ce système est palpable par l'abus que le fanatisme peut faire, & ne fait que trop, d'une pareille méthode, il est clair que quoique Jesus-Christ soit dépeint & annoncé dans les Ecritures, il ne l'est pas dans toutes les parties de ces livres sacrés ; que Jesus-Christ est la fin de la loi, non entant qu'il y est figuré par-tout, mais entant qu'il est auteur de la grace & de la justice intérieure que la loi seule ne pouvoit donner : lex per Moysem data est, dit S. Jean, ch. j. vers. 17, gratia & veritas per Jesum-Christum facta est. Il n'est pas moins évident qu'on prend à contre-sens le passage de l'apôtre, haec autem omnia in figurâ contingebant illis (Judaeis), comme si tout absolument étoit figuratif dans l'ancienne loi ; car dans ce texte le mot latin figura, répond au terme grec , qui signifie exemple, modele, comme Vatable & Menochius l'ont fort bien remarqué. Or dans ce cas S. Paul veut simplement dire : toutes les choses qui sont arrivées aux Juifs, sont des exemples pour nous ; elles doivent nous regler dans ce qui nous arrive aujourd'hui ; c'est pour notre instruction qu'elles ont été écrites. Il se propose en effet, dans le chapitre jx. d'exciter la vigilance des Chrétiens & la correspondance à la grace par son propre exemple : corpus meum castigo & in servitutem redigo, ne fortè cum aliis praedicaverim, ipse reprobus efficiar. Or c'est ce qu'il confirme dans le chap. x. par l'exemple des Hébreux, qui, malgré les bienfaits dont Dieu les avoit comblés au sortir de l'Egypte, étoient devenus prévaricateurs, & l'objet des vengeances divines : non in pluribus eorum beneplacitum est Deo, nam prostrati sunt in deserto : puis il conclut, haec autem omnia in figurâ contingebant illis, c'est-à-dire tous ces évenemens sont autant d'exemples frappans pour les Chrétiens, de ne pas se prévaloir & de ne point abuser des bienfaits de Dieu, mais de persévérer & de lui être fideles. Aussi ajoûte-t-il incontinent : ces faits ont été écrits pour notre instruction, à nous autres qui nous trouvons à la fin des tems ; que celui donc qui croit être ferme, prenne bien garde à ne pas tomber. Je ne prétens pas au reste, que ce texte soit absolument exclusif de tout sens figuré, puisque ce dixieme chapitre contient des figures que l'apôtre explique, telle que celle-ci : bibebant de spiritali consequente eos petrâ, petra autem erat Christus. Mais en conclure que tout est figure dans l'ancien Testament, c'est une chimere & une illusion. Enfin les Peres ne sont pas plus favorables que les Ecritures au figurisme moderne. Ils ont dit, à la vérité, que la lettre tue ; mais en quel sens ? lorsqu'on s'attache si rigoureusement à la signification littérale des termes, qu'on rejette absolument tout sens métaphorique, ainsi qu'il est arrivé aux Anthropomorphites, qui, sous prétexte qu'ils lisoient dans l'Ecriture que Dieu a des piés, des mains, des yeux, &c. ont soûtenu que Dieu étoit corporel : ou lorsqu'à l'exemple des Juifs l'on ne veut reconnoître sous le sens littéral aucun sens spirituel, qui ne convienne qu'à Jesus-Christ & à son Eglise, & qu'on en borne l'accomplissement à des personnages purement historiques. Voyez FIGURE, FIGURE, FIGURISME, ANTHROPOMORPHITES, PROPHETIES.

Il y a encore un système soûtenu par quelques théologiens modernes, après Grotius, sur le sens des prophéties en particulier, & qui consiste à dire qu'elles ont été accomplies littéralement & dans leur sens propre avant Jesus-Christ, & qu'elles ont été aussi accomplies dans la personne de cet homme Dieu, mais dans un sens plus sublime, & d'une maniere plus noble & plus distinguée. Nous en donnerons l'exposition & la réfutation à l'article PROPHETIE.

On sent assez que pour éviter les écarts où peut jetter une imagination échauffée, tant pour l'universalité du sens figuré à chaque page & à chaque mot de l'Ecriture, que pour ce double sens qu'on prétend trouver dans toutes les prophéties, il est nécessaire de recourir à une autorité suffisante pour fixer & déterminer le sens des Ecritures ; autrement chaque particulier peut être l'auteur seul, & tout ensemble, le seul sectateur de la religion qu'il lui plaira d'établir & de suivre. Cette réflexion nous conduit naturellement à discuter la quatrieme question générale que nous nous sommes proposé d'éclaircir ; savoir de quelle autorité est l'Ecriture-sainte en matiere de doctrine.

IV. A l'exception des incrédules qui rejettent toute révélation, tout le monde convient que l'Ecriture-sainte étant la parole de Dieu, elle est la regle de notre foi : mais en est-elle l'unique regle ? c'est sur quoi l'on se partage.

Les Catholiques conviennent unanimement, 1°. que l'Ecriture-sainte est une des regles de notre foi, mais non pas l'unique : 2°. qu'outre la parole de Dieu écrite, il faut encore admettre la tradition ou la parole de Dieu non écrite par des écrivains inspirés, que les apôtres ont reçue de la propre bouche de Jesus-Christ, qu'ils ont transmise de vive-voix à leurs successeurs, qui est passée de main en main jusqu'à nous, par l'enseignement des ministres & des pasteurs, dont les premiers ont été instruits par les apôtres, c'est-à-dire qu'elle s'est conservée pure par la prédication des SS. docteurs qui ont écrit sur les matieres de la religion : 3°. ils ajoûtent que la fixation des vérités chrétiennes dépendent essentiellement de la connoissance des doctrines renfermées dans l'Ecriture & dans la tradition, & que chaque particulier pouvant se tromper dans l'examen & dans l'interprétation du sens des saints livres & des écrits des peres, il faut recourir à une autorité visible & infaillible dans le discernement des vérités catholiques, autorité qui n'est autre que l'Eglise enseignante, ou le corps des premiers pasteurs, avec lesquels Jesus-Christ a promis d'être jusqu'à la consommation des siecles. Voyez TRADITION & EGLISE.

Les Protestans au contraire prétendent que l'Ecriture est l'unique source, l'unique dépôt des vérités de foi. La raison seule, selon eux, est le seul juge souverain des différens sens des livres saints. Ce n'est pas qu'ils rejettent ou méprisent tous également l'autorité de la tradition. Les plus savans théologiens d'Angleterre, & entr'autres Bullus, Fell archevêque d'Oxford, Pearson évêque de Chester, Dodwel, Bingham, &c. nous ont montré le cas qu'ils faisoient des ouvrages des peres. Mais en général les Calvinistes & les Luthériens ne reconnoissent pour regle de la foi que l'Ecriture interprétée par ce qu'ils appellent l'esprit particulier, c'est-à-dire suivant le degré d'intelligence de chaque lecteur. Cette exclusion de toute autorité visible & souveraine en fait de doctrine, paroît absolument incompatible avec les diverses confessions de foi qu'ont dressées les églises réformées au nom de tous les particuliers, avec les synodes qu'elles ont tenus en différentes occasions pour adopter, ou maintenir, ou proscrire telle ou telle doctrine. Voyez ARMINIANISME & ARMINIEN.

Les Sociniens, nés dans le sein du Protestantisme & encouragés par l'exemple de leurs peres, ont encore été plus loin qu'eux. Ils reçoivent, à la verité, l'Ecriture ; mais au lieu de regler leur croyance sur le sens naturel qu'elle présente à l'esprit, ils s'efforcent de l'adapter à leurs propres idées. Qu'on leur propose, par exemple, le mystere de la Trinité comme faisant partie des vérités évangeliques, ils commencent par l'examiner au tribunal de la raison ; & comme les lumieres naturelles leur paroissent ne pas convenir avec les différentes parties de ce mystere, ils le rejettent hautement. Dieu, auteur de la raison naturelle, ne peut, disent-ils, être opposé à lui-même comme auteur de la religion révélée ; ainsi dès que la raison n'admet pas la vérité qui semble résulter directement de l'Ecriture, il est démontré que ce n'est point là son sens, & qu'il faut lui en donner un autre, quelqu'éloigné qu'il puisse être du sens littéral & naturel. Ils en ont usé de même pour attaquer les dogmes de l'Incarnation, de la Satisfaction de Jesus-Christ, de la Présence réelle, comme on peut le voir dans Socin, Crellius, Schlitingius, & dans ce vaste recueil de leurs auteurs, connu sous le titre de bibliotheque des freres Polonois. Mais pour sentir en même tems combien ces interprétations, pour la plûpart métaphoriques, sont dures & forcées, il suffit d'ouvrir la démonstration évangélique de M. Huet, le traité de l'Incarnation du P. Petau, les traités de la Trinité & de l'Incarnation de M. Vitasse, les ouvrages de Hoornebek, de Turretin, & de plusieurs autres théologiens protestans, auxquels nous devons cette justice, qu'ils ont combattu le Socinianisme avec beaucoup de force & de succès. Voyez SOCINIANISME.

Nous nous arrêterons d'autant moins ici à combattre la methode des Sociniens, que les raisons que nous allons proposer contre celles des Protestans, ont une force égale contre les excès du Socinianisme dont nous traiterons en son lieu avec une juste étendue. Voyez SOCINIENS & SOCINIANISME.

Nos controversistes prouvent donc contre les Protestans, que l'Ecriture-sainte n'est pas l'unique regle de notre foi, & que pour en découvrir le véritable sens, l'esprit particulier est un guide infidele, mais qu'il faut recourir & s'en tenir à l'autorité de l'Eglise de J. C. seule infaillible en matiere de doctrine. Ils le prouvent, dis-je, 1°. par l'obscurité de l'Ecriture. Une loi, disent-ils, obscure & difficile à entendre, susceptible de sens différens & même contraires, exige un interprete & un juge infaillible qui en démêle, qui en fixe le véritable sens, & qui puisse décider souverainement les disputes qui s'élevent sur le fond même de cette loi, & sur les points de doctrine qui appartiennent à la foi. Or qui peut révoquer en doute l'obscurité de l'Ecriture en bien des points ? sans cela pourquoi tant de commentaires, de gloses, d'interprétations, de dissertations qui ont exercé la pénétration des peres & des plus beaux génies ? mais en même tems que de visions, que d'erreurs, quand on n'a voulu suivre que ses propres lumieres & qu'on s'est soustrait à la voie de l'autorité ? Tous les interpretes tant orthodoxes qu'hétérodoxes reconnoissent cette obscurité. Ces seules paroles, par exemple, hoc est corpus meum, ont donné lieu chez les Protestans à un nombre infini d'interprétations différentes. Luther y voit clairement la présence réelle, & Calvin y voit clairement l'absence réelle. L'Ecriture seule pourra-t-elle décider entr'eux ? Oüi, répond-on, en éclaircissant les passages obscurs par de moins obscurs ou d'une netteté évidente. Mais s'il arrive que l'un des deux partis conteste la prétendue clarté de ces passages, & quand on les aura tous épuisés, qui est-ce qui décidera ? La raison ou l'esprit particulier ? On sait l'usage ou plutôt l'abus que les Sociniens ont fait à cet égard de la raison ; & quant à l'esprit particulier, Luther n'aura-t-il pas autant de droit que Calvin de prétendre qu'il possede dans un degré éminent le don d'entendre & d'interpreter les Ecritures, lui qui, au rapport de M. Bossuet, hist. des Variat. tom. I. liv. II. n. 28. s'exprimoit de la sorte : Je dirai sans vanité, que depuis mille ans l'Ecriture n'a jamais été ni si repurgée, ni si bien expliquée, ni mieux entendue qu'elle l'est maintenant par moi. On sent donc que par ces deux voies la dispute deviendroit interminable.

Les peres, dont ce n'est pas assûrément outrer l'éloge que de dire qu'ils ont eû le sens naturel aussi pénétrant que Luther & Calvin, & qu'ils ont au moins égalé ces deux novateurs par la variété & la profondeur des connoissances acquises, nous ont tracé une voie bien differente. En reconnoissant d'une part l'obscurité des Ecritures, ils ont insisté sur la nécessité de recourir à une autorité extérieure & infaillible, seule capable de fixer le sens des Livres saints, & de décider souverainement des matieres de foi. Hîc forsitan requiret aliquis, dit Vincent de Lérins dans son avertissement chap. ij, cùm sit perfectus scripturarum canon, sibique ad omnia satis superque sufficiat, quid opus est ut ei ecclesiasticae intelligentiae jungatur autoritas ? Quia videlicet Scripturam-sacram pro ipsâ suâ altitudine non uno eodemque sensu universi accipiunt ; sed ejusdem eloquia aliter alius atque alius interpretatur, ut penè quot homines sunt, tot illinc sententiae erui posse videantur. Aliter namque Novatianus, aliter Sabellius &c. exponit : atque idcirco multùm necesse est propter tantos tam varii erroris anfractus ut propheticae & apostolicae interpretationis linea secundùm ecclesiastici & catholici sensûs normam dirigatur. Or la regle dont parle ici Vincent de Lérins, n'est autre que le jugement & la décision infaillible de l'Eglise. S. Augustin n'est pas moins précis sur cette matiere : voici comme il s'exprime lib. III. de doct. Christ. cap. ij. n. 2. Cum verba propria faciunt ambiguam Scripturam, primò videndum est ne malè distinxerimus aut pronunciaverimus ; cùm ergo adhibita intentio incertum esse perviderit, quomodo distinguendum aut quomodo pronunciandum sit, consulat regulam fidei quam de Scripturarum planioribus locis & Ecclesiae autoritate percepit. S. Augustin ne condamne pas, il approuve, il recommande même le travail & les recherches pour découvrir le vrai sens des Ecritures ; il reconnoît que les passages clairs peuvent & doivent servir à éclaircir les endroits obscurs & difficiles : mais avec cela seroit-on à couvert de toute erreur, de toute méprise ? non, il reste encore une regle la seule infaillible : l'autorité de l'Eglise : consulat regulam fidei quam de Ecclesiae autoritate percepit. L'obscurité seule de l'Ecriture prouve donc suffisamment que l'Ecriture n'est pas l'unique regle de notre foi, & qu'il faut une autorité extérieure & infaillible qui détermine & fixe le sens des livres saints.

2°. L'Ecriture-sainte seule & par elle-même est insuffisante pour terminer toutes les disputes en matiere de foi. En effet, sans parler des disputes qui se sont élevées depuis la naissance de l'Eglise & même parmi les Protestans, soit sur le texte original, soit sur les versions de l'Ecriture, sur la canonicité des livres saints, sur le vrai sens d'une infinité de passages ; combien de points de foi que les Protestans admettent conjointement avec les Catholiques, quoiqu'ils ne soient pas expressément contenus dans l'Ecriture ? Où trouvent-ils par exemple, dans les livres saints, qu'il n'y a que quatre évangiles ; que le pere éternel, la premiere personne de la sainte Trinité, n'a pas été engendré ; que Marie a conservé sa virginité après son enfantement ; qu'on peut baptiser les enfans nouveau-nés ; que leur baptême est valide ; que le baptême des hérétiques est bon & valide ? Ils ne peuvent que répondre ainsi que nous avec Tertullien dans son Livre de la Couronne. chap. jv. Harum & aliarum ejusmodi disciplinarum, si legem expostules scripturarum, nullum invenies : traditio sibi pretendetur auctrix, consuetudo confirmatrix, & fides observatrix : & avec S. Augustin dans son livre du Baptême contre les Donatistes, chap. xxiij. n. 31. sunt multa quae universa tenet Ecclesia, & ob hoc ab apostolis praecepta benè creduntur, quanquam scripta non reperiantur. Or si l'Eglise est juge du sens de l'Ecriture, comme nous venons de le montrer, à plus forte raison l'est-elle de ses traditions non écrites, qu'elle conserve dans son sein lorsqu'elle les trouve fondées, ou qu'elle rejette lorsqu'elles lui paroissent suspectes ou mal-établies.

3°. De l'aveu même des protestans, l'Ecriture est loi en matiere de doctrine ; comment pourroit-elle être en même tems juge des points controversés & contenus dans le corps de la loi ? Dans toute république bien reglée le juge & la loi sont deux choses très-distinguées. La loi prescrit à la verité ce qu'il faut faire, ou défend ce qu'il ne faut pas faire ; mais c'est une regle morte pour ainsi dire ; il faut encore une regle vivante, une autorité qui explique le sens de la loi, qui applique l'esprit de la loi aux différens cas, qui dans le cas de partage entre deux contendans, qui cherchent à trouver dans la loi un sens favorable à leur cause, déclare & décide souverainement que l'un des deux se trompe, ou même que tous deux sont dans l'erreur : car cette loi est claire, précise, ou ne l'est pas : si elle l'est, suivant la prétention des Protestans, pourquoi donc les Luthériens & les Calvinistes ont-ils vû naître avec eux sur le sens de cette loi des contestations qui probablement ne finiront qu'avec eux ? si elle ne l'est pas, il faut donc un interpréte, un juge qui l'éclaircisse, qui en détermine le vrai sens : ce ne peut être l'esprit particulier, borné, foible, inconstant, sujet à l'erreur, abondant en son sens. Il faut donc une autorité établie de Dieu même & infaillible, qui puisse décider souverainement du sens de la loi : autrement J. C. auroit bien mal pourvû à l'établissement & au maintien de sa religion.

4°. Aussi, soit dans l'ancienne, soit dans la nouvelle loi, la sagesse divine a-t-elle établi un tribunal visible, toujours subsistant, infaillible & juge souverain en matiere de doctrine, & elle a commandé aux fideles de consulter cette autorité & de se soûmettre à ses décisions. La chose est évidente pour l'ancien Testament par un texte du Deuteronom. cap. xvij. vers. 8 & suiv. texte si connu qu'il n'est pas besoin de le citer. L'existance & l'autorité souveraine & infaillible de ce tribunal dans la loi nouvelle, n'est pas moins évidemment attestée par ce peu de paroles que J. C. adressa aux apôtres & à leurs successeurs : Matth. cap. ult. Omnis potestas data est mihi in coelo & in terrâ : ite ergo, docete omnes gentes, baptisantes eos in nomine Patris & Filii & Spiritûs sancti, docentes eos servare quaecumque praecepi vobis : & eccè ego vobiscum sum usque ad consummationem saeculi. Promesse dont le grand Bossuet a si bien compris toute l'énergie, qu'il ne craint pas de dire, Instruct. II. sur l'Eglise, pag. 3 : " Que J. C. avoit mis en cinq ou six lignes de son Evangile tant de sagesse, tant de lumiere, tant de vérité, qu'il y a de quoi convertir tous les errans, pourvû seulement qu'ils veuillent bien prêter une oreille qui écoute, & ne pas fermer volontairement les yeux. Qu'il y a dans ces six lignes de quoi trancher tous les doutes par un principe commun & universel. Que J. C. y a préparé un remede efficace aux contestations qui peuvent jamais s'élever, & qu'enfin cette promesse emporte les décisions de toutes les controverses qui sont nées ou qui pourront naître. " Or la plûpart de ces contestations ont eu pour objet le sens des Ecritures. L'Eglise seule étoit donc le juge compétent & infaillible qui pût & dût en décider en dernier ressort, & non l'esprit particulier qui ne peut que nous séduire & nous égarer.

Les Protestans ne manquent pas de subtilités pour éluder la force de ces argumens. On peut voir dans les savans ouvrages des cardinaux Bellarmin, du Perron & de Richelieu, dans les controverses du P. Veron Jésuite, & dans celles de M. de Wallembourg, dans les instructions pastorales de M. Bossuet, enfin dans les livres de MM. Arnaud, Nicole, Pelisson, &c. les réponses solides qu'ils ont opposées aux subterfuges & aux chicanes des ministres. Au reste cet article n'est pas destiné à convertir des gens moins attachés peut-être à leurs opinions par conviction que par entêtement. Mais comme ce dictionnaire tombera infailliblement, entre les mains de personnes que je suppose éclairées jusqu'à un certain point, & qui professent de bonne foi les erreurs dans lesquelles elles se trouvent engagées par le malheur de leur naissance ; aux preuves que je viens de proposer, & dont je les prie de peser la force dans la balance du sanctuaire, je n'ajoûterai qu'un préjugé qui pourra faire sur elles quelqu'impression : " De bonne foi, leur dirois-je, pensez-vous avoir plus d'étendue de génie pour découvrir & pénetrer le sens des Ecritures qu'un S. Augustin ? vous croiriez-vous plus favorisé que lui de l'onction intérieure & des mouvemens du S. Esprit qui peuvent en faciliter l'intelligence ? Et bien, écoutez ce que dit ce docteur si éclairé, si profond, si pieux, si versé dans l'Ecriture des livres saints : non, dit-il, je ne croirois point à l'évangile, si je n'étois touché & déterminé par l'autorité de l'Eglise catholique : ego vero evangelio non crederem, nisi me Ecclesiae catholicae commoveret autoritas. Lib. contr. epist. fundam. cap. jx. n. 8. Décidez maintenant vous-même, conclurois-je, si vous devez vous en rapporter en matiere de doctrine, à l'autorité seule de l'Ecriture interpretée par vous-même, & oser ce que tant de grands hommes n'ont osé ; être juge dans votre propre cause, & dans la cause la plus intéressante qui fut jamais. Voyez EGLISE. (G)

 


* CANON, en Théologie, c'est un catalogue authentique des livres qu'on doit reconnoître pour divins, fait par une autorité légitime, & donné au peuple pour lui apprendre quels sont les textes originaux qui doivent être la regle de sa conduite & de sa foi. Le canon de la Bible n'a pas été le même en tous tems ; il n'a pas été uniforme dans toutes les sociétés qui reconnoissent ce recueil pour un livre divin. Les Catholiques Romains sont en contestation sur ce point avec les Protestans. L'Eglise chrétienne, outre les livres du nouveau-Testament qu'elle a admis dans son canon, en a encore ajoûté, dans le canon de l'ancien-Testament qu'elle a reçu de l'église Juive, quelques-uns qui n'étoient point auparavant dans le canon de celle-ci, & qu'elle ne reconnoissoit point pour des livres divins. Ce sont ces différences qui ont donné lieu à la distribution des livres saints en protocanoniques, deutérocanoniques, & apocryphes. Il faut cependant observer qu'elles ne tombent que sur un très-petit nombre de livres. On convient sur le plus grand nombre qui compose le corps de la Bible. On peut former sur le sujet que nous traitons, plusieurs questions importantes. Nous en allons examiner quelques-unes, moins pour les décider, que pour proposer à ceux qui doivent un jour se livrer à la critique, quelques exemples de la maniere de discuter & d'éclaircir les questions de cette nature.

Y a-t-il eu chez les Juifs un canon des livres sacrés ? Premiere question. Le peuple Juif ne reconnoissoit pas toutes sortes de livres pour divins ; cependant il accordoit ce caractere à quelques-uns : donc il y a eu chez lui un canon de ces livres, fixé & déterminé par l'autorité de la synagogue. Peut-on douter de cette vérité quand on considere que les Juifs donnoient tous le titre de divins aux mêmes livres, & que le consentement étoit entr'eux unanime sur ce point ? D'où pouvoit naître cette unanimité ? sinon d'une regle faite & connue qui marquoit à quoi l'on devoit s'en tenir ; c'est-à-dire d'un canon ou d'un catalogue authentique qui fixoit le nombre des livres, & en indiquoit les noms. On ne conçoit pas qu'entre plusieurs livres écrits en différens tems & par différens auteurs, il y en ait eu un certain nombre généralement admis pour divins à l'exclusion des autres, sans un catalogue autorisé qui distinguât ceux-ci de ceux pour qui l'on n'a pas eu la même vénération ; & ce seroit nous donner une opinion aussi fausse que dangereuse de la nation Juive, que de nous la représenter acceptant indistinctement & sans examen tout ce qu'il plaisoit à chaque particulier de lui proposer comme inspiré : ce qui précede me paroît sans replique. Il ne s'agit plus que de prouver que les Juifs n'ont reconnu pour divins qu'un certain nombre de livres, & qu'ils se sont tous accordés à diviniser les mêmes. Les preuves en sont sous les yeux. La premiere se tire de l'uniformité des catalogues que les anciens peres ont rapportés toutes les fois qu'ils ont eu lieu de faire l'énumération des livres reconnus pour sacrés par les Hébreux. Si les Juifs n'avoient pas eux-mêmes fixé le nombre de leurs livres divins, les peres ne se seroient pas avisés de le faire : ils se seroient contentés de marquer ceux que les Chrétiens devoient regarder comme tels, sans se mettre en peine de la croyance des Juifs là-dessus ; ou s'ils avoient osé supposer un canon Juif qui n'eût pas existé, ils ne l'auroient pas tous fabriqué de la même maniere ; la vérité ne les dirigeant pas, le caprice les eût fait varier, soit dans le choix, soit dans le nombre ; & plusieurs n'auroient pas manqué sur-tout d'y insérer ceux que nous nommons deutérocanoniques, puisqu'ils les croyoient divins, & les citoient comme tels. Nous devons donc être persuadés de leur bonne foi par l'uniformité de leur langage, & par la sincérité de l'aveu qu'ils ont fait que quelques livres mis par l'Eglise au rang des anciennes écritures canoniques, en étoient exclus par les synagogues. La même raison doit aussi nous convaincre qu'ils ont été suffisamment instruits de ce fait : car s'il y avoit eu de la diversité ou des variations sur ce point entre les Juifs, ils auroient eu au moins autant de facilité pour s'en informer, que pour savoir qu'on y comptoit ces livres par les lettres de l'alphabet, & ils nous auroient transmis l'un comme l'autre. L'accord des peres sur la question dont il s'agit, démontre donc celui des Juifs sur leur canon.

Mais à l'autorité des peres se joint celle de Josephe, qui sur ces matieres, dit M. Huet, en vaut une foule d'autres, unus pro mille. Josephe, de race sacerdotale, & profondément instruit de tout ce qui concernoit sa nation, est du sentiment des peres. On lit dans son premier livre contre Appion, que les Juifs n'ont pas comme les Grecs, une multitude de livres ; qu'ils n'en reconnoissent qu'un certain nombre comme divins ; que ces livres contiennent tout ce qui s'est passé depuis le commencement du monde jusqu'à Artaxerxès ; que quoiqu'ils ayent d'autres écrits, ces écrits n'ont pas entr'eux la même autorité que les livres divins, & que chaque Juif est prêt à répandre son sang pour la défense de ceux-ci : donc il y avoit chez les Juifs, selon Josephe, un nombre fixé & déterminé de livres reconnus pour divins ; & c'est-là précisément ce que nous appellons canon.

La tradition constante du peuple Juif est une troisieme preuve qu'on ne peut rejetter. Ils ne comptent encore aujourd'hui entre les livres divins que ceux, disent-ils, dont leurs anciens peres ont dressé le canon dans le tems de la grande synagogue, qui fleurit après le retour de la captivité. C'est même en partie par cette raison qu'elle fut nommée grande. L'auteur du traité Megillah dans la Gémare nous apprend au ch. iij. que ce titre lui fut donné non-seulement pour avoir ajoûté au nom de Dieu l'épithete gadol, grand, magnifique, mais encore pour avoir dressé le canon des livres sacrés : donc, pouvons-nous conclure pour la troisieme fois, il est certain qu'il y a eu chez les Juifs un canon déterminé & authentique des livres de l'ancien Testament regardés comme divins.

N'y a-t-il jamais eu chez les Juifs qu'un même & seul canon des saintes Ecritures ? Seconde question, pour servir de confirmation aux preuves de la question précédente. Quelques auteurs ont avancé que les Juifs avoient fait en différens tems différens canons de leurs livres sacrés ; & qu'outre le premier composé de vingt-deux livres, ils en avoient dressé d'autres où ils avoient inséré comme divins, Tobie, Judith, l'Ecclésiastique, la Sagesse, & les Macchabées.

Genebrard suppose dans sa chronologie trois différens canons faits par les assemblées de la synagogue : le premier au tems d'Esdras, dressé par la grande synagogue, qu'il compte pour le cinquieme synode ; il contenoit vingt-deux livres : le second au tems du pontife Eléazar, dans un synode assemblé pour délibérer sur la version que demandoit le roi Ptolémée, & que nous appellons des Septante, où l'on mit au nombre des livres divins Tobie, Judith, la Sagesse, & l'Ecclésiastique : le troisieme au tems d'Hircan, dans le septieme synode assemblé pour confirmer la secte des Pharisiens, dont Hillel & Sammaï étoient les chefs, & condamner Sadoc & Barjetos, promoteurs de celle des Saducéens, & où le dernier canon fut augmenté du livre des Macchabées, & les deux canons précédens confirmés malgré les Saducéens, qui comme les Samaritains ne vouloient admettre pour divins que les cinq livres de Moyse. A entendre Genebrard établir si délibérément toutes ces distinctions, on diroit qu'il a tous les témoignages de l'histoire ancienne des Juifs en sa faveur ; cependant on n'y trouve rien de pareil, & l'on peut regarder sa narration comme un des efforts d'imagination les plus extraordinaires, & une des meilleures preuves que l'on ait de la nécessité de vérifier les faits avant que de les admettre en démonstration.

Serarius, qui est venu après Genebrard, n'a pas jugé à propos d'attribuer aux Juifs trois canons différens. Il a cru que c'étoit assez de deux, l'un de vingt-deux livres fait par Esdras ; & le même, augmenté des livres deutérocanoniques, & dressé du tems des Macchabées. Pour preuve de ce double canon, il lui a semblé, ainsi qu'à Genebrard, que sa parole suffisoit. Il se propose cependant l'objection du silence des peres sur ces différens canons, & de leur accord unanime à n'en reconnoître qu'un composé de vingt-deux livres divins. Mais sa réponse est moins celle d'un savant qui cherche la vérité, que celle d'un disputant qui défend sa these. Il prétend avec confiance que les peres en parlant du canon des écritures Juives, composées de vingt-deux livres, n'ont fait mention que du premier, sans exclure les autres. Quoi donc, lorsqu'on examine par une recherche expresse quels sont les livres admis pour divins par une nation, qu'on en marque positivement le nombre, & qu'on en donne les noms en particulier, on n'exclut pas ceux qu'on ne nomme pas ? Moyse en disant qu'Abraham prit avec lui trois cent dix-huit de ses serviteurs, pour délivrer Loth son neveu des mains de ses ennemis, n'a-t-il pas exclu le nombre de quatre cent ? & lorsque l'évangéliste dit que Jesus-Christ choisit douze apôtres parmi ses disciples, n'exclud-il pas un plus grand nombre ? Les peres pouvoient-ils nous dire plus expressément que le canon des livres de l'ancien Testament n'alloit pas jusqu'à trente, qu'en nous assûrant qu'il étoit de vingt-deux ? Quand Meliton dit à Onésime qu'il a voyagé jusque dans l'orient pour découvrit quels étoient les livres canoniques, & qu'il nomme ensuite ceux qu'il a découverts & connus, n'en dit-il pas assez pour nous faire entendre qu'il n'en a pas connu d'autres que ceux qu'il nomme ? C'est donc exclure un livre du rang des livres sacrés, que de ne point le mettre dans le catalogue qu'on en fait exprès pour en désigner le nombre & les titres. Donc, en faisant l'énumération des livres reconnus pour divins par les Juifs, les peres ont nécessairement exclu tous ceux qu'ils n'ont pas nommés ; de même que quand nos papiers publics donnent la liste des officiers que le Roi a promus, on est en droit d'assûrer qu'ils excluent de ce nombre tous ceux qui ne se trouvent pas dans leur liste. Mais si ces raisons ne suffisent pas, si l'on veut des preuves positives que les peres ont exclu d'une maniere expresse & formelle du canon des Ecritures admises pour divines par les Juifs, tous les livres qu'ils n'ont pas comptés au nombre des vingt-deux, il ne sera pas difficile d'en trouver.

Saint Jérôme dans son prologue défensif, dit qu'il l'a composé afin qu'on sache que tous les livres qui ne sont pas des vingt-deux qu'il a nommés, doivent être regardés comme apocryphes : ut scire valeamus quidquid extra hos est, (on verra dans la question suivante quels étoient ces vingt-deux livres) inter apocrypha esse ponendum. Il ajoute ensuite que la Sagesse, l'Ecclésiastique, Tobie, Judith, ne sont pas dans le canon. Igitur Sapientia, quae vulgo Salomonis inscribitur, & Jesu filii Sirach liber, & Judith, & Tobias, & Pastor, non sunt in canone. Dans la préface sur Tobie, il dit que les Hébreux excluent ce livre du nombre des Ecritures divines, & le rejettent entre les apocryphes. Il en dit autant à la tête de son commentaire sur le prophete Jonas.

On lit dans la lettre qu'Origene écrit à Africanus, que les Hébreux ne reconnoissent ni Tobie ni Judith, mais qu'ils les mettent au nombre des livres apocryphes : nos oportet scire quod Hebræi Tobia non utuntur neque Judith ; non enim ea habent nisi in apocryphis.

Saint Epiphane dit, nomb. 3. & 4. de son livre des poids & des mesures, que les livres de la Sagesse & de l'Ecclésiastique ne sont pas chez les Juifs au rang des Ecritures-saintes.

L'auteur de la Synopse assûre que Tobie, Judith, la Sagesse & l'Ecclésiastique, ne sont point des livres canoniques, quoiqu'on les lise aux catéchumenes.

Y a-t-il rien de plus clair & de plus décisif que ces passages ? Sur quoi se retranchera donc Serarius ? Il répétera que les peres ne parlent dans tous ces endroits que du premier canon des Juifs : mais on ne l'en croira pas ; on verra qu'ils y disent nettement que Judith, Tobie, & les autres de la même classe, ne sont pas reconnus pour divins par les Juifs, par les Hébreux, par la nation. D'ailleurs, ce second canon imaginaire ne devoit-il pas avoir été fait par les Juifs ainsi que le premier ? Comment donc S. Jérôme & Origene auroient-ils pû avancer que les Juifs regardoient comme apocryphes des livres qu'ils auroient déclarés authentiquement divins & sacrés, quoique par un second canon ? Le premier ajoûteroit-il, comme il fait dans sa préface sur Tobie, que les Juifs peuvent lui reprocher d'avoir traduit cet ouvrage comme un livre divin, contre l'autorité de leur canon, s'il y avoit eu parmi eux un second canon où Tobie eût été mis au rang des livres divins ? Méliton n'a-t-il recherché que les livres du premier canon, ou a-t-il voyagé jusque dans l'orient pour connoître tous les ouvrages reconnus de son tems pour canoniques ? en un mot, le dessein des peres en publiant le catalogue des livres admis pour divins chez les Juifs, étoit-il d'exposer la croyance de ce peuple au tems d'Esdras, ou plûtôt celle de leur tems ? & s'il y avoit eu lieu à quelque distinction pareille, ne l'auroient-ils pas faite ? Laissons donc l'école penser là-dessus ce qu'elle voudra : mais concluons, nous, que les Juifs n'ont eu ni trois, ni deux canons, mais seulement un canon de vingt-deux livres ; & persistons dans ce sentiment jusqu'à ce qu'on nous en tire, en nous faisant voir que les peres se sont trompés, ce qui n'est pas possible. Car d'où tireroit-on cette preuve ? aucun ancien auteur n'a parlé du double canon. La tradition des Juifs y est formellement contraire. Ils n'ont encore aujourd'hui de livres divins que les vingt-deux qu'ils ont admis de tout tems comme tels. Josephe dit, ainsi qu'on l'a déjà vû, & qu'on le verra plus bas encore, que sa nation ne reconnoît que vingt-deux livres divins ; & que, si elle en a d'autres, elle ne leur accorde pas la même autorité. Mais, dira-t-on. Josephe a cité l'Ecclésiastique dans son second livre contre Appion. Quand on en conviendroit, s'ensuivroit-il de-là qu'il en a fait un livre divin ? Nullement. Mais il n'est point du tout décidé que Josephe ait cité l'Ecclésiastique. Il se propose de démontrer l'excellence & la supériorité de la législation de Moyse sur celles de Solon, de Lycurgue & des autres. Il rapporte à cette occasion des préceptes & des maximes, & il attribue à Moyse l'opinion que l'homme est supérieur en tout à la femme. Il lui fait dire que l'homme méchant est meilleur que la femme bienfaisante ; ; paroles citées comme de Moyse, & non comme de l'Ecclésiastique. On objectera sans-doute que ce passage ne se trouve point dans Moyse. Soit. Donc Josephe ne le lui attribue pas. Je le nie, parce que le fait est évident. Mais quand je conviendrois de tout ce qu'on prétend, on n'en pourroit jamais inférer que Josephe ait déclaré l'Ecclésiastique livre canonique. M. Pithou remarque que les dernieres paroles du passage cité de Josephe ne sont pas de lui, & qu'elles ont été insérées selon toute apparence par quelque copiste. Cette critique est d'autant plus vraisemblable, qu'elles ne se trouvent pas dans l'ancienne version latine de Rufin. Donc le double & le triple canon sont des chimeres, les Juifs n'en faisant aucune mention, & les peres ne les ayant point connus : ce qu'il falloit démontrer.

De combien de livres étoit composé le canon des Ecritures divines chez les Juifs, & quels étoient ces livres. Troisieme question, dont la solution servira d'éclaircissement & d'appui aux deux questions précédentes. Les Juifs ont toûjours composé leur canon de vingt-deux livres, ayant égard au nombre des lettres de leur alphabet dont ils faisoient usage pour les désigner, selon l'observation de S. Jérôme, dans son prologue général ou défensif. Quelques rabbins en ont compté vingt-quatre ; d'autres vingt-sept ; mais ces différens calculs n'augmentoient ni ne diminuoient le nombre réel des livres ; certains livres divisés en plusieurs parties y occupoient seulement plusieurs places.

Ceux qui comptoient vingt-quatre livres de l'Ecriture, séparoient les Lamentations, de la Prophétie de Jérémie, & le livre de Ruth de celui des Juges, que ceux qui n'en comptoient que vingt-deux laissoient unis : les premiers, afin de pouvoir marquer ces vingt-quatre livres avec les lettres de leur alphabet, répétoient trois fois la lettre jod, en l'honneur du nom de Dieu Jehova, que les Chaldéens écrivoient par trois jod. Ce nombre de vingt-quatre est celui dont les Juifs d'à-présent se servent pour désigner les livres de l'Ecriture-sainte ; & c'est peut-être à quoi les vingt-quatre vieillards de l'Apocalypse font allusion.

Ceux qui comptoient vingt-sept livres, séparoient encore en six nombres les livres des Roi & des Paralipomenes, qui n'en faisoient que trois pour les autres. Et pour les indiquer, ils ajoûtoient aux vingt-deux lettres ordinaires de l'alphabet les cinq finales, comme nous l'apprend S. Epiphane dans son livre des poids & des mesures. Ceux qui savent l'alphabet hébreu (car il n'en faut pas savoir davantage) connoissent ces lettres finales. Ce sont caph, mem, nun, pé, tsad, qui s'écrivent à la fin des mots d'une maniere différente que dans le milieu ou au commencement.

Le canon étoit donc toûjours le même, soit qu'on comptât les livres par 22, 24 ou 27. Mais la premiere maniere a été la plus générale & la plus commune ; c'est celle de Josephe. M. Simon donne l'ancienneté à celle de 24 : mais je ne sais sur quelle preuve, car il n'en rapporte aucune. J'avoue que ces matieres ne me sont pas assez familieres pour prendre parti dans cette question, & pour hasarder une conjecture.

Voyons maintenant quels étoient ces 22, 24 & 27 livres. S. Jérôme témoin digne de foi dans cette matiere, en fait l'énumération suivante. La Genese. L'Exode. Le Lévitique. Les Nombres. Le Deutéronome. Josué. Les Juges, auquel est joint Ruth, Samuel, ce sont les deux premiers des Rois. Les Rois, ce sont les deux derniers livres. Isaie. Jérémie, avec ses Lamentations. Ezechiel. Les douze petits Prophetes. Job. Les Pseaumes. Les Proverbes. L'Ecclésiaste. Le Cantique des Cantiques. Daniel. Les Paralipomenes, double. Esdras, double. Esther.

S. Epiphane, Heres. viij. nomb. 6. édit. de Petau, rapporte les mêmes livres que S. Jerôme. On retrouve le même canon en deux ou trois autres endroits de son livre des poids & mesures. Voyez les nomb. 3. 4. 22. 23. On lit au nombre 22, que les Hébreux n'ont que 22 lettres à leur alphabet ; que c'est par cette raison qu'ils ne comptent que 22 livres sacrés, quoiqu'ils en ayent 27, entre lesquels ils en doublent cinq, ainsi qu'ils ont cinq caracteres doubles ; d'où il arrive que comme il y a dans leur écriture 27 caracteres, qui ne sont pourtant que vingt-deux lettres, de même ils ont proprement vingt-sept livres divins, qui se réduisent à vingt-deux.

S. Cyrille de Jérusalem dit aux Chrétiens, dans sa quatrieme catechese, de méditer les vingt-deux livres de l'ancien Testament, & de se les mettre dans la mémoire tels qu'il va les nommer ; puis il les nomme ainsi que nous venons de les rapporter d'après S. Jérôme & S. Epiphane.

S. Hilaire, dans son Prologue sur les Pseaumes, ne differe de l'énumération précédente, ni sur les nombres, ni sur les livres. Le canon 60, de Laodicée, dit la même chose. Origene, cité par Eusebe, avoit dressé le même canon. Ce seroit recommencer la même chose jusqu'à l'ennui, que de rapporter ces canons.

Méliton évêque de Sardes, qui vivoit au second siecle de l'Eglise, avoit fait un catalogue qu'Eusebe nous a conservé, c. xxvj. l. IV. de son histoire. Il avoit pris un soin particulier de s'instruire. Il avoit voyagé exprès dans l'orient, & son catalogue est le même que celui des auteurs précédens ; car il est à présumer que l'oubli d'Esther est une faute de copiste.

Bellarmin donne ici occasion à une réflexion, par ce qu'il dit dans son livre des Ecrivains ecclésiastiques, savoir, que Méliton a mis au rang des livres de l'ancien Testament celui de la Sagesse, quoiqu'il ne fût point reconnu par les Juifs pour un livre divin. Mais Bellarmin se trompe lui-même. Sa Sagesse n'est point dans le canon de Méliton. On y lit : Salomonis Proverbia quae & Sapientia, . D'où il s'ensuit que Méliton ne nomme pas la Sagesse comme un livre distingué des Proverbes ; c'est l' soit oublié, soit mal entendu, qui a donné lieu à la méprise. Mais, pour revenir au canon des Juifs, Josephe dit dans son livre contre Appion, qu'il n'y a dans sa nation que 22 livres reconnus pour divins, cinq de Moyse, treize des prophetes, contenant l'histoire de tous les tems jusqu'à Artaxerxès, & quatre autres qui renferment des hymnes à la loüange de Dieu, ou des préceptes pour les moeurs. Il n'entre pas dans le détail, mais il désigne évidemment les mêmes livres que ceux qui sont contenus dans les catalogues des peres.

Sur ce que l'historien Juif a placé dans ses Antiquités l'histoire d'Esther sous le regne d'Artaxerxès, & sur ce qu'il dit dans le même endroit que les prophetes n'ont écrit l'histoire que jusqu'au tems de ce prince, & qu'on n'a pas la même foi à ce qui s'est passé depuis, M. Dupin s'est persuadé qu'il exclut le livre d'Esther du nombre des vingt-deux livres de son canon. Mais qui est-ce qui a dit à M. Dupin que Josephe ne s'est point servi du mot jusque dans un sens inclusif, ainsi que du terme depuis dans un sens exclusif ? Ce seroit faire injure à d'habiles & judicieux auteurs qui ont précédé M. Dupin, que de balancer leur témoignage par une observation grammaticale qui, au pis aller, ne prouve ni pour ni contre.

Il ne faut point non plus s'imaginer que Josephe n'ait point mis le livre de Job au nombre des vingt-deux livres divins, parce qu'il ne dit rien dans son ouvrage des malheurs de ce saint homme. Cet auteur a pû regarder le livre de Job comme un livre inspiré, mais non comme une histoire véritable ; comme un poëme qui montroit partout l'esprit de Dieu, mais non comme le récit d'un évenement réel ; & en ce sens, quel rapport pourroit avoir l'aventure de Job avec l'histoire de sa nation ?

Quel est le tems & quel est l'auteur du canon des livres sacrés chez les Juifs. Quatrieme question. Il semble que ce seroit aujourd'hui un paradoxe d'avancer qu'Esdras ne fut jamais l'auteur du canon des livres sacrés des Juifs ; les docteurs mêmes les plus judicieux ayant mis sur le compte d'Esdras tout ce dont ils ont ignoré l'auteur & l'origine, dans les choses qui concernent la Bible. Ils l'ont fait réparateur des livres perdus ou altérés, réformateur de la maniere d'écrire ; quelques-uns même inventeurs des points voyelles, & tous auteur du canon des Ecritures. Il n'y a sur ce dernier article qu'une opinion. Il est étonnant que nos Scaliger, nos Huet, ceux d'entre nous qui se piquent d'examiner de près les choses, n'ayent pas disserté là-dessus ; la matiere en valoit pourtant bien la peine. M. Dupin, au lieu de transcrire en copiste l'opinion de ses prédécesseurs, auroit beaucoup mieux fait d'exposer la question, & de montrer combien il étoit difficile de la résoudre.

Quoi qu'il en soit de l'opinion commune, il me semble qu'il n'y auroit aucune témérité à assûrer qu'on peut soûtenir qu'Esdras n'est point l'auteur du canon des livres reconnus pour livres divins par les Juifs, soit qu'on veuille discuter ce fait par l'histoire des empereurs de Perse, & celle du retour de la captivité ; soit qu'on en cherche l'éclaircissement dans les livres d'Esdras & de Néhémie, qui peuvent particulierement nous instruire. L'opinion contraire, quoique plus suivie, n'est point article de foi.

En un mot voici les difficultés qu'on aura à résoudre de part & d'autre, & ces difficultés me paroissent très-grandes : 1°. il faut s'assûrer du tems où Esdras a vécu ; 2°. sous quel prince il est revenu de Babylone à Jérusalem ; 3°. si tous les livres qui sont dans le canon étoient écrits avant lui ; 4°. si lui-même est auteur du livre qui porte son nom.

Voilà la route par laquelle il faudra passer avant que d'arriver à la solution de la quatrieme question : nous n'y entrerons point, de crainte qu'elle ne nous menât bien au-delà des bornes que nous nous sommes prescrites : ce que nous avons dit jusqu'à présent suffit pour donner à ceux qui se sentent le goût de la critique, un exemple de la maniere dont ils doivent procéder pour parvenir à quelque résultat satisfaisant pour eux & pour les autres ; c'étoit-là principalement notre but.

Il ne nous reste plus qu'une observation à faire, c'est que le canon qui fixe au nombre de vingt-deux les livres divins de l'ancien-Testament, a été suivi dans la premiere église jusqu'au concile de Carthage ; que ce concile augmenta beaucoup ce canon, comme il en avoit le droit ; & que le concile de Trente a encore été au-delà du concile de Carthage, prononçant anathème contre ceux qui refuseront de se soûmettre à ses décisions.

D'où il s'ensuit que dans toutes discussions critiques sur ces matieres délicates, le jugement de l'Eglise doit toûjours aller avant le nôtre ; & que dans les occasions où il arriveroit que le résultat de nos recherches ne seroit pas conforme à ses decrets, nous devons croire que l'erreur est de notre côté : l'autorité que nous avons alors contre nous est d'un si grand poids, qu'elle ne nous laisse pas seulement le mérite de la modestie, quand nous nous y soûmettons, & que nous montrons une vanité impardonnable, quand nous balançons à nous soûmettre. Tels sont les sentimens dans lesquels j'ai commencé, continué, & fini cet article, pour lequel je demande au lecteur un peu d'indulgence : il la doit à la difficulté de la matiere, & aux soins que j'ai pris pour la discuter comme elle le mérite. Voyez à l'article CANONIQUES (LIVRES) ce qui concerne le canon du nouveau-Testament ; c'est la suite naturelle de ce que nous venons de dire.

  CANON, terme d'Histoire ecclésiastique, signifie proprement regle ou décision, soit sur le dogme, soit sur la discipline.

Ce mot est originairement grec, , regle, discipline.

Nous avons les canons des apôtres, de l'authenticité desquels tout le monde ne convient pas, quoiqu'on avoue en général qu'ils sont fort anciens, & diverses collections de canons des conciles que nous allons indiquer d'après M. Fleury, dans son institution au droit ecclésiastique.

Sous le regne de Constantin, l'an 314, se tinrent les conciles d'Ancyre en Galatie, & de Néocesarée dans le Pont, qui sont les plus anciens dont il nous reste des canons : ensuite, c'est-à-dire en 325, se tint le concile général de Nicée, dont les canons ont aussi été recueillis. Il y eut ensuite trois conciles particuliers dont les canons furent de grande autorité ; l'un à Antioche capitale de l'Orient, en 431 ; l'autre à Laodicée en Phrygie, vers l'an 370 ; & le troisieme à Gangres en Paphlagonie, vers l'an 375 ; enfin l'an 381 se tint le second concile universel à Constantinople.

Les canons de ces sept conciles furent recueillis en un corps qu'on appella le code des canons de l'Eglise universelle, auxquels on ajoûta ceux du concile d'Ephese, qui fut le troisieme oecuménique tenu en 430, & ceux du concile de Chalcédoine, tenu en 450 : on y ajoûta aussi les canons des apôtres, au nombre de cinquante, & ceux du concile de Sardique, tenu en 347, & que l'on regardoit en plusieurs églises comme une suite du concile de Nicée.

Tous ces canons avoient été écrits en grec, & il y en avoit pour les églises d'Occident une ancienne version latine dont on ne sait point l'auteur. L'église romaine s'en servit jusqu'au commencement du vj. siecle ; & les autres églises, particulierement celles de Gaule & de Germanie, n'en connurent point d'autres jusqu'au jx. siecle. Mais vers l'an 530 l'abbé Denys le Petit fit une autre version des canons plus fidele que l'ancienne, & y ajoûta tout ce qui étoit alors dans le code grec ; savoir les cinquante canons des apôtres, ceux du concile de Chalcédoine, du concile de Sardique, d'un concile de Carthage, & de quelques autres conciles d'Afrique. Il fit aussi une collection de plusieurs lettres decrétales des papes, depuis Sirice qui mourut en 398 jusqu'à Anastase II. qui mourut en 498. Voyez DECRETALES.

La collection de Denys le Petit fut de si grande autorité, que l'église romaine s'en servit toûjours depuis, & on l'appella simplement le corps des canons de l'église d'Afrique, formé principalement des conciles tenus du tems de saint Augustin. Les Grecs le traduisirent pour leur usage ; & Charlemagne l'ayant reçue en 787 du pape Adrien I. l'apporta dans les Gaules.

Les Orientaux ajoûterent aussi des canons à l'ancien code : savoir, trente-cinq canons des apôtres, ensorte qu'ils en comptoient quatre-vingt-cinq ; le code de l'église d'Afrique traduit en Grec ; les canons du concile in trullo, faits en 692, pour suppléer au cinquieme & au sixieme conciles qui n'avoient point fait de canons ; ceux du second concile de Nicée, qui fut le septieme oecuménique tenu en 787 : tout cela composa le code des canons de l'église d'Orient ; & ce peu de lois suffit pendant 800 ans à toute l'Eglise catholique.

Sur la fin du regne de Charlemagne on répandit en Occident une collection des canons qui avoit été apportée d'Espagne, & qui porte le nom d'un Isidore, que quelques-uns surnomment le marchand, Isidorus mercator : elle contient les canons orientaux d'une version plus ancienne que celle de Denys le Petit, plusieurs canons des conciles de Gaule & d'Espagne, & un grand nombre de decrétales des papes des quatre premiers siecles jusqu'à Sirice, dont plusieurs sont fausses & supposées. Voyez DECRETALES.

On fit ensuite plusieurs compilations nouvelles des anciens canons, comme celle de Réginon abbé de Prum, qui vivoit l'an 900 ; celle de Burchard évêque de Vormes, faite l'an 1020 ; celle d'Yves de Chartres, qui vivoit en 1100 ; & enfin Gratien bénédictin de Boulogne en Italie, fit la sienne vers l'an 1151 : c'est celle qui est la plus citée dans le Droit canon. Fleury, Instit. au Droit ecclés. tome I. part. I. chap. j. pag. 2. 3. 4. 5. 6. 7. 8 & 10.

Gratien mit à sa collection des textes de la Bible, les sentimens des peres sur les plus importantes matieres ecclésiastiques, & intitula son ouvrage la concordance des canons discordans ; il le partagea par ordre de matieres, & non par ordre de tems, comme on avoit fait avant lui. Cette compilation fait partie du Droit canonique, & est appellée decret ; Voyez DECRET, & CANONIQUE (Droit).

On nous a depuis donné diverses collections des conciles, où l'on en a conservé les canons, comme celles des PP. Labbé & Cossart, Hardoüin, &c.

Les canons des conciles sont pour l'ordinaire conçus en forme de lois, en termes impératifs ; quelquefois conditionnels, & où l'injonction est presque toûjours accompagnée de la peine infligée à ceux qui la violeront : quand il s'agit du dogme, les canons sont quelquefois conçus en forme d'anathème ; c'est-à-dire que les peres du concile y disent anathème, ou excommunient quiconque soûtiendra telle ou telle erreur qu'ils ont condamnée.

  CANONS des apôtres ; on appelle ainsi une espece de collection des canons ou lois ecclésiastiques que l'on attribue à S. Clément pape, disciple de S. Pierre, comme s'il l'eût reçue de ce prince des apôtres. Mais les Grecs même n'assûrent pas que ces canons ayent été faits par les apôtres, & recueillis de leur bouche par S. Clément ; ils se contentent de dire que ce sont des canons, , que l'on appelle des apôtres ; & apparemment ils sont l'ouvrage de quelques évêques d'Orient, qui vers le milieu du iij. siecle rassemblerent en un corps les lois qui étoient en usage dans les églises de leurs pays, & dont une partie pouvoit avoir été introduite par tradition dès le tems des apôtres, & l'autre par des conciles particuliers. Il y a quelque difficulté tant sur le nombre que sur l'autorité de ces canons. Les Grecs en comptent communément 85 : mais les Latins n'en ont reçu que 50, dont même plusieurs ne sont pas observés. Les Grecs comptent les 50 premiers à-peu-près comme nous : mais ils en ajoûtent d'autres dans la plûpart desquels il y a des articles qui ne sont pas conformes à la discipline, ni même à la créance de l'église latine ; & c'est pour cette raison qu'elle rejette les 35 derniers canons, comme ayant été la plûpart insérés ou falsifiés par les hérétiques & schismatiques. A l'égard de l'autorité de ces canons, le pape Gelase, dans un concile tenu à Rome l'an 494, met le livre de ces canons des apôtres entre les apocryphes ; & cela après le pape Damase, qui semble avoir été le premier qui détermina quels livres il falloit recevoir ou rejetter. Par cette raison Isidore les condamne aussi, dans le passage que Gratien rapporte de lui dans la seizieme distinction. Le pape Leon IX. au contraire excepte cinquante canons du nombre des apocryphes. Avant lui Denys le Petit avoit commencé son code des canons ecclésiastiques par ces cinquante canons. Gratien, dans la même distinction seizieme, rapporte qu'Isidore ayant changé de sentiment, & se contredisant lui-même, met au-dessus des conciles ces canons des apôtres, comme approuvés par la plûpart des peres, & reçus entre les constitutions canoniques, & ajoûte que le pape Adrien I. a approuvé les canons en recevant le quatrieme concile où ils sont insérés : mais on peut dire que Gratien se trompe, & qu'il prend le second concile in trullo, que les Grecs appellent souvent le quatrieme concile, pour le premier concile tenu in trullo, qui est véritablement le sixieme oecuménique ou général. Quant à Isidore, le premier passage est d'Isidore de Séville ; & le second est d'Isidore mercator ou peccator, selon la remarque d'Antoine Augustin archevêque de Tarragone, qui dit que pour concilier ces diverses opinions il faut suivre le sentiment de Léon IX. qui est, qu'il y a cinquante de ces canons des apôtres qui ont été reçus, & que les autres n'ont aucune autorité dans l'église occidentale. Il est certain que ces canons ne sont point des apôtres : mais ils paroissent fort anciens, & ont été cités par les anciens sous le nom de canons anciens, canons des peres, canons ecclésiastiques. S'ils sont quelquefois appellés ou intitulés canons apostoliques, ce n'est pas à-dire pour cela qu'ils soient des apôtres : mais il suffit qu'il y en ait quelques-uns qui ayent été faits par des évêques qui vivoient peu de tems après les apôtres, & que l'on appelloit hommes apostoliques. L'auteur des constitutions apostoliques est le premier qui attribue ces canons aux apôtres. Ils contiennent des réglemens qui conviennent à la discipline du second & du troisieme siecle de l'Eglise : ils sont cités dans les conciles de Nicée, d'Antioche, de Constantinople, & par plusieurs anciens. On ne sait pas en quel tems cette collection de canons a été faite, il peut se faire que ce soit en différens tems : non-seulement les cinquante premiers, mais les trente-cinq derniers, sont fort anciens ; les Grecs les ont toûjours reçus : Jean d'Antioche, qui vivoit du tems de Justinien, les cite dans sa sixieme novelle ; ils sont approuvés dans le synode in trullo, & loüés par Jean Damascene & par Photius. Parmi les Latins ils n'ont pas toûjours eu le même sort : le cardinal Humbert les a rejettés ; Gelase les a mis au nombre des livres apocryphes : Denys le Petit a traduit les cinquante premiers, & les a mis à la tête de sa collection, remarquant toutefois que quelques personnes ne les avoient pas voulu reconnoître ; c'est peut-être pour cette raison que Martin de Prague ne les fit point entrer dans sa collection : mais Isidore ne fit point difficulté de les mettre dans la sienne ; & depuis ils ont toûjours fait partie du Droit canon. Aussitôt qu'ils parurent en France, ils furent estimés, & allégués pour la premiere fois dans la cause de Prétextat du tems du roi Chilperic, & on déféra. Hincmar témoigne qu'ils étoient à la tête d'une collection de canons faite par l'église de France, & les croit anciens, quoiqu'ils ne soient pas des apôtres. Voyez Beveregius, dans la défense du code des canons de l'Eglise primitive. Daillé, de pseud. epigraphis. Dupin, dissertations préliminaires sur la bible, chap. iij. Doujat, hist. du Droit. (G)

  CANON, (Chronologie) ce mot, autant qu'on en peut juger en parcourant les Chronologistes, est employé en différens sens ; quelquefois il signifie simplement des tables chronologiques, telles que les tables du nombre d'or, des épactes, & de la pâque ; quelquefois il signifie la méthode ou régle pour résoudre certains problèmes de Chronologie, comme trouver les épactes, les pleines lunes, les fêtes mobiles, &c. (O)

  * CANON PASCHAL, (Hist. ecclés.) c'est une table des fêtes mobiles où l'on marque pour un cycle de dix-neuf ans, le jour auquel tombe la fête de pâque, & les autres fêtes qui en dépendent.
On croit que le canon paschal a été calculé par Eusebe de Césarée, & de l'ordre du concile de Nicée. Voyez PASQUE, FETE, CYCLE.

  * CANON, parmi les religieux, c'est le livre qui contient la regle & les instituts de l'ordre : on l'appelle aussi regle, institut. Voyez REGLE.

  * CANON, se dit encore dans l'Eglise du catalogue des saints reconnus & canonisés par l'Eglise. Voyez SAINT & CANONISATION.

  * CANON ; on appelle ainsi par excellence les paroles sacramentales de la messe, les paroles secrettes dans lesquelles on comprend depuis la préface jusqu'au Pater ; intervalle au milieu duquel le prêtre fait la consécration de l'hostie. Voyez MESSE.
Le sentiment commun est que le canon commence à Te igitur, &c. Le peuple doit se tenir à genoux pendant le canon de la messe, & le réciter en soi-même tout bas, & de maniere à n'être point entendu. Quelques-uns disent que saint Jerôme par ordre du pape Sirice, a mis le canon dans la forme où nous l'avons ; d'autres l'attribuent au pape Sirice même qui vivoit sur la fin du jv. siecle. Le concile de Trente dit que le canon de la messe a été dressé par l'Eglise, & qu'il est composé des paroles de Jesus-Christ, de celles des apôtres, & des premiers pontifes qui ont gouverné l'Eglise.

Égyptien Akkadien Polyèdres Éros et Psyché 
Dernière mise à jour, le 29 Janvier 2007